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«Le bon, la brute et le truand»: l'Espagne, franquiste?

L'appel à Franco relève ici du populisme pur et simple : il ne vise qu'à frapper l'imaginaire et donner une image arriérée de l'Espagne et de ses institutions.

19/10/2017 09:00 EDT

Il est de bon ton, au Québec, de défendre la « cause catalane ». De fait, le consensus pro-indépendantiste que l'on trouve dans la couverture médiatique de la crise catalane est fort frappant, voire inquiétant.

Ce consensus se manifeste, par exemple, en présentant systématiquement la position de Puigdemont comme étant « ouverte au dialogue », alors que celle de Rajoy serait « rigide » ou « intransigeante ». Ce faisant, on oublie que l'escalade de moyens de pression qui a eu lieu va dans les deux sens. On oublie, aussi, que Puigdemont gouverne en ayant les mains attachées à la CUP, un parti antisystème qui peut très bien se passer de toute négociation.

Le plus troublant, c'est que, en adoptant d'emblée le récit indépendantiste, on procède trop souvent à des accusations qui discréditent, à la va-vite, les institutions démocratiques espagnoles, au point où l'on sous-entend que l'Espagne n'est pas vraiment une démocratie. Peut-être parce que l'on se figure une Catalogne cosmopolite, prospère et démocrate, mais qui serait depuis toujours l'injuste victime d'un État excessivement centralisateur qui serait même —hélas!— franquiste.

Le spectre de Franco hante l'Espagne...

Il convient d'abord et avant tout de noter que l'accusation de franquisme précède les événements du 1er octobre, si bien qu'elle doit être comprise indépendamment de ceux-ci.

Cette accusation est pourtant très grave. Non seulement parce que le manichéisme dont elle fait preuve relève du grotesque ni même parce qu'elle reprend, sans examen critique, le « récit » nationaliste catalan. Le plus grave, en fait, c'est qu'elle témoigne d'une rare violence historique que l'on n'oserait imposer à aucune autre démocratie européenne.

Avec l'Espagne, où l'extrême-droite n'est même pas représentée au Parlement, on s'accorde pourtant allègrement ce droit.

De fait, la manière dont on juge les institutions espagnoles fait preuve de mépris et condescendance. Peu importe, par exemple, que le Front national, en France, ou l'Alternative für Deutschland (AfD), en Allemagne, aient eu des scores historiques aux dernières élections. Peu importe que, pour cette raison même, l'extrême-droite s'immisce au sein des institutions des États les plus influents de l'Union européenne. On n'oserait pas pour autant remettre en question le caractère démocratique des institutions françaises ou allemandes. Avec l'Espagne, où l'extrême-droite n'est même pas représentée au Parlement, on s'accorde pourtant allègrement ce droit.

Le hic, c'est que Franco est mort. Et l'Espagne de Franco, n'en déplaise à certains, aussi. En évoquant malgré tout ce temps révolu, on privilégie une lecture simpliste qui revient ni plus ni moins qu'à effacer —ou, disons-le : à nier— quarante ans d'histoire, au sein desquels les Espagnols se sont dotés d'institutions démocratiques certes imparfaites, mais néanmoins stables, dignes de n'importe quel État moderne.

Le détournement de la Guerre civile

D'où vient donc cet appel à Franco ? Dans le récit nationaliste catalan, il sert en général à présenter la Guerre civile espagnole comme une guerre entre l'Espagne et la Catalogne. Comme si Barcelone avait été le dernier bastion contre le franquisme et qu'elle détenait le monopole de la résistance révolutionnaire...

Pour ceux qui se plaisent à voir dans l'élan révolutionnaire la source d'une quelconque supériorité morale, il faudrait leur rappeler que la résistance la plus vive avait été bien celle de Madrid, dernière ville à être tombée. Madrid était la ville du célèbre « ¡No pasarán! » (Ils ne passeront pas!) ; c'est bien là que la lutte révolutionnaire a résisté le plus longuement —et ce, contre toute attente.

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Personne ne nie, évidemment, l'énorme oppression qu'a exercée le franquisme sur la Catalogne ou encore sur le Pays basque, où la répression franquiste a été l'élément déclencheur de la naissance d'ETA. Cette oppression est troublante et elle est bien réelle. Tout comme sont réels, aussi, les morts aux mains des révolutionnaires : ne nous en déplaise, il y a eu plus d'exécutions, en Catalogne, entre 1936 et 1939, qu'après cette date.

La Guerre civile, aveuglément idéologique, a été terrible pour les deux camps, laissant un désastreux bilan derrière elle. C'est pourquoi on aurait tort d'insister sur les chiffres eux-mêmes. Il s'agit plutôt de rappeler que les fosses communes, partout en Espagne (y compris en Catalogne), n'ont ni couleur ni idéologie : on y trouve à la fois des « rouges » et des « phalangistes ». L'histoire récente de l'Espagne a été fortement marquée par cette césure radicale de la société civile. D'où l'importance de ne pas donner des munitions à ceux qui, de part et d'autre, cherchent à diviser la société dans des buts strictement partisans, comme il arrive ces temps-ci. C'est une stratégie périlleuse...

La Constitution de 1978 : l'assise de la démocratie espagnole

Au-delà de cet appel au franquisme, on en trouve un autre : celui du caractère supposément centralisateur de l'Espagne. Dans la presse québécoise, c'est souvent à celui-ci que l'on fait référence. Que le franquisme ait été extrêmement centralisateur est indiscutable. En revanche, que l'Espagne actuelle soit centralisatrice (pis encore: qu'elle soit aussi centralisatrice que celle du franquisme, comme le sous-tend une telle accusation) est une affirmation contre-factuelle.

L'appel à Franco relève ici du populisme pur et simple : il ne vise qu'à frapper l'imaginaire et donner une image arriérée de l'Espagne et de ses institutions.

Cette accusation est doublement illégitime. D'une part, en admettant même que l'Espagne était aujourd'hui centralisatrice —ce qu'elle n'est pas—, la charge émotive impliquée inévitablement dans l'accusation de franquisme est excessive. C'est-à-dire qu'il est absolument disproportionné, voire aberrant, d'en appeler à Franco sur la base de la centralisation : des États peuvent être plus ou moins centralisateurs sans être pour autant autoritaires. On n'a qu'à penser à la France. L'appel à Franco relève ici du populisme pur et simple : il ne vise qu'à frapper l'imaginaire et donner une image arriérée de l'Espagne et de ses institutions. De quel droit le fait-on ? Au nom de quelle noble cause ? Je l'ignore.

D'autre part, et c'est bien là l'essentiel, la Constitution espagnole de 1978 n'est pas centralisatrice. Elle est certes perfectible, mais elle est pourtant décentralisée. En effet, en rétablissant les communautés autonomes et leurs institutions, elle est allée plus loin, dans l'octroi des compétences, que la Constitution républicaine de 1931, déjà de nature décentralisatrice.

Dans cet effort décentralisateur, la Constitution de 1978 s'inspire de celle de 1931 et dote les communautés autonomes d'institutions et de compétences propres, dont on pourrait mentionner : l'organisation des institutions, le développement de l'activité économique et de la culture, la santé, les services sociaux, etc. L'éducation est quant à elle encadrée par un système national — visant à garantir le droit de tous les espagnols à l'éducation —, lequel est pourtant réglé, géré et financé par les communautés. Reconnues même à titre de « nationalités historiques » (avec la Galice), le Pays Basque et la Catalogne comptent en outre, et ce n'est pas peu dire, sur des corps policiers propres : l'Ertzaintza et les Mossos d'Esquadra, respectivement.

Dans ce contexte, le « modèle autonomique » espagnol est sans doute l'un des plus décentralisateurs en sol européen —encore plus décentralisateur que le modèle allemand. En 1978, la mise en place de ce modèle répondait précisément de revendications autonomistes qui s'opposaient au centralisme franquiste. Du coup, le « statut d'autonomie » alors revendiqué est devenu constitutif du projet démocratique lui-même. Le gouvernement de transition d'Adolfo Suárez était à ce point décentralisateur que la Generalitat catalane a été rétablie avant même que la Constitution soit adoptée. Étrange forme de franquisme...

Pour la petite histoire, la Constitution et les Statuts d'autonomie, signés bilatéralement entre Madrid et chacune des communautés, nécessitaient l'approbation des citoyens par voie référendaire. Or, ce sont les Catalans (près de 70% de participation) et les Andalous qui s'étaient montrés les plus enthousiastes, avec une approbation de plus de 90% à chaque fois. Bien plus que le Pays basque (75%, avec moins de 50% de participation) et plus que Madrid (86,8%). Avec un tel appui catalan, on peut difficilement croire, sans être de mauvaise foi, que la Constitution leur serait particulièrement hostile.

On voudra sans doute me rappeler, du côté pro-sécessionniste, que là n'est pas tout à fait la question. Que Madrid a bel et bien été intransigeant en 2010, en appelant aux Tribunaux pour rendre inconstitutionnelle la réforme du Statut catalan en 2006, approuvée elle aussi par voie référendaire (73% pour la réforme, avec une abstention de 52%). Or, bien que l'on puisse à juste titre blâmer le gouvernement de Rajoy d'incompétence et d'inaptitude politiques (sa gestion de la crise catalane n'en est qu'un mince témoignage), il faut néanmoins rappeler que seuls 14 articles (sur 223) ont été déclarés inconstitutionnels. Aussi, il ne faudrait pas oublier que la Catalogne est l'une des communautés espagnoles dont le niveau d'auto-gouvernement est le plus élevé. Il n'y a de fait que le Pays basque qui dispose de plus d'autonomie. Or, quelle est la différence essentielle entre les deux Statuts? Ce n'est ni l'absence de reconnaissance de la langue catalane (reconnue comme co-officielle depuis 1978) ni celle de la nation catalane (reconnue comme l'une des trois «nationalités historiques» de l'Espagne). Non: c'est plutôt l'effort fiscal exigé de la Catalogne. Tout ça pour ça...