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Catalogne: Josep Borrell, ou la raison en temps de colères

Si les hommes et les femmes politiques, toutes allégeances confondues, avaient eu un dixième de son sens de la responsabilité, il n'y aurait sans doute pas eu de crise catalane qui est devenue une crise d'État.

11/10/2017 13:48 EDT | Actualisé 11/10/2017 13:49 EDT
JORGE GUERRERO via Getty Images
Certaines choses semblent irréversibles, dont la profonde césure qui s'est créée non seulement entre les citoyens catalans et espagnols, mais aussi, et surtout celle entre les citoyens catalans eux-mêmes —et celle-là sera particulièrement difficile à rebâtir.

Dans un contexte politique toxique, qui s'est nourri soit de la diabolisation de l'autre camp, soit de l'indifférentisme pur et simple, le discours de Josep Borrell à Barcelone, dimanche dernier, se présente comme un vent de fraîcheur qui, dans un automne espagnol particulièrement chaud —et pas juste au sens figuré—, ne peut que faire du bien.

Peut-être la déclaration unilatérale d'indépendance (DUI), dont la mise en oeuvre a immédiatement été suspendue, au Parlement catalan mardi soir est-elle porteuse de ce même vent de fraîcheur. Peut-être, aussi, la possible réforme de la Constitution, évoquée à la suite d'un accord entre le PP (Parti populaire; centre droite) et le PSOE (Parti socialiste; centre gauche) à Madrid, l'est-elle tout autant.

Mais revenons sur le discours de Josep Borrell —le 30 septembre, il avait été l'un des invités à l'émission «Affaires étrangères» sur France-Culture. Borrell est, d'une part, ex-ministre du PSOE (parti socialiste espagnol; centre gauche) entre 1991 et 1996, au sein du gouvernement de Felipe González et, d'autre part, ex-président du Parlement européen, entre 2004 et 2009.

Dimanche, il a livré un remarquable discours, en catalan, à la fin de la manifestation à Barcelone contre la DUI qui a rassemblé près d'un million de personnes. Critique, d'une part, du silence des banques qui ont soudainement annoncé qu'ils quittaient la Catalogne devant la possible DUI, il en a également profité pour inviter tous les Espagnols à ne pas boycotter les produits catalans —mieux: à les encourager— afin de leur tendre la main. C'étaient là des gestes clairs de rapprochement.

La lucidité du discours, à laquelle le débat actuel nous avait désaccoutumés, paraît relever de l'extraordinaire. Il a en effet été rassembleur, sans être complaisant: en tant que socialiste, il a certes été particulièrement critique vis-à-vis de la rhétorique nationaliste catalane, mais il n'a pas pour autant laissé indemne le gouvernement de Rajoy à Madrid. Car, il faut peut-être le préciser au Québec, l'opposition que trouve, en Espagne, le mouvement sécessionniste n'entraîne pas du tout l'approbation du gouvernement de Rajoy ni de sa gestion de la crise, vertement critiqué à gauche comme à droite.

Josep Borrell est l'un des rares à avoir pris la mesure des événements et à avoir parlé en conséquence.

De son côté, Josep Borrell est l'un des rares à avoir pris la mesure des événements et à avoir parlé en conséquence. Ayant bien mieux à faire que de se faire élire, Borrell s'est donné pour tâche d'apaiser un climat social extrêmement tendu où le vivre-ensemble lui-même est dangereusement compromis. C'est pourquoi, pour lui, il faut convaincre les sécessionnistes sur le terrain de l'argumentation rationnelle. Espérons que, à la suite des événements des derniers jours, Rajoy et Puigdemont entendront cet appel —tout porte à croire que c'est le cas— et parviendront à une entente politique qui soit en même temps respectueuse des institutions catalanes et espagnoles. Car c'est bien là la condition essentielle pour qu'ils puissent négocier sur la démarche à suivre.

Ceci n'est pas un drapeau

Le discours de Borrell a commencé de manière brillante: au lieu d'en appeler au sentiment patriotique —qu'il soit catalan ou espagnol—, Borrell a eu l'intelligence d'en appeler à l'Europe. Coup de génie ! De fait, l'Europe est précisément cette entité à laquelle tiennent à la fois les citoyens en Catalogne et dans le reste de l'Espagne. Cela annonçait déjà la fin de son discours, qui plaidait —en catalan, espagnol, anglais et français— pour moins de frontières.

Brandissant le drapeau européen, donc, il a dit: « voici nos 'estelades' », faisant ainsi référence à la fois au drapeau indépendantiste catalan et aux étoiles du drapeau européen. Devant le catalanisme, il a préféré l'européisme. Le drapeau européen: ce drapeau qui, d'une certaine manière, n'en est pas un. C'est là que réside sa force, mais aussi sa faiblesse.

Sa force, parce que, malgré les crises que l'UE puisse traverser, il demeure le symbole par excellence d'un organisme où les particularismes nationaux tendent à disparaître au profit d'intérêts trans-nationaux. En contexte européen, où les nationalismes ont été la source des pires atrocités du XXe siècle, cette force symbolique crève les yeux.

Il ne rassemble pas les gens autour d'une langue ou d'un projet social particulier.

Sa faiblesse, aussi, parce qu'il est plus abstrait, plus lointain, que les drapeaux nationaux. Il ne rassemble pas les gens autour d'une langue ou d'un projet social particulier. Il n'a pas non plus l'efficace pouvoir rassembleur des Bleus, de la Mannschaft, de la Roja (tous les trois déjà qualifiés pour la Coupe du monde!)... ni même du Barça ou du PSG.

Or, si le drapeau européen ne rassemble pas les gens affectivement autour d'un projet, il ne les y renferme pas non plus. L'Europe, dans l'esprit des jeunes et moins jeunes, c'est notamment le programme Erasmus. Sans doute l'ambassade la plus réussie du projet européen. De fait, en leur offrant souvent l'occasion de quitter leur «chez soi» pour la première fois, ce programme d'échange d'étudiants leur fournit non seulement l'opportunité de voir ce qui les rapproche —et les distingue— des autres européens, mais leur donne aussi, en même temps, une certaine humilité: celle qui vient du fait de savoir qu'ils font partie d'un ensemble plus grand.

Cette Europe de nations qui partagent entre elles une très longue histoire, la plupart du temps conflictuelle, mais qui se sont données des institutions transnationales précisément pour surmonter ces conflits.

C'est pourquoi, aussi nombreuses que puissent être les critiques adressées au modèle européen, cette évocation constitue sans doute la défense la plus efficace de l'Europe: celle d'une Europe diversifiée qui s'enrichit de l'échange des multiples nations qui la composent. Cette Europe de nations qui partagent entre elles une très longue histoire, la plupart du temps conflictuelle, mais qui se sont données des institutions transnationales précisément pour surmonter ces conflits.

Ainsi, en ramenant l'Europe sur le devant de la scène, Borrell a cherché à rappeler la nécessité, pour les Catalans qui n'y croient plus, de retrouver un sens à faire partie d'un ensemble plus grand. Si cela semble fait pour l'Europe —c'est-à-dire qu'ils semblent vouloir rester en Europe, même si cela ne va pas de soi—, le devoir du reste de l'Espagne est, toujours selon Borrell, de leur donner des raisons de croire que cette Catalogne qu'ils souhaitent européenne gagne à être aussi espagnole.

L'appel à la citoyenneté

L'autre grande réussite de son discours est d'avoir brillamment misé sur la citoyenneté. Ce faisant, il s'opposait à une certaine vision exclusive de ce que c'est d'être catalan. Plus particulièrement, il visait les inquiétantes déclarations de Carme Forcadell (Esquerra republicana), présidente du Parlement catalan, qui avait déclaré que ceux qui ne votaient pas pour certains partis n'étaient pas de «vrais» Catalans.

Ainsi, contre la stratégie (populiste par excellence) visant à créer deux classes de citoyens, Borrell a rappelé l'urgente nécessité de renouer avec l'ensemble de la citoyenneté. Dès lors, il a préféré d'en appeler aux «citoyens», plutôt qu'au «peuple».

La nuance conceptuelle mérite que l'on s'y attarde. Le «peuple» renvoie d'emblée à un ensemble plus ou moins vague de personnes partageant certains traits culturels, linguistiques, historiques. Qui sont-ils, au juste? Si l'on est charitable, tous ceux qui s'identifient à telle ou telle communauté culturelle, linguistique, etc. Par exemple, des Catalans évoquent parfois les «pays catalans» pour inclure également d'autres régions espagnoles où l'on parle des langues similaires au catalan —tout comme le Pays basque évoquait autrefois la Navarre. Mais l'inclusion de certains individus à ce «peuple» peut également venir de l'extérieur, auquel cas les critères (ne pas assez bien parler la langue, ne pas voter pour tel ou tel type de partis, etc.) peuvent vite exclure des gens qui, autrement, se sentiraient volontiers comme une partie intégrante de cette communauté. Les dérapages possibles, on n'aura pas de difficulté à le voir, sont considérables.

La «citoyenneté», en revanche, ne donne pas lieu à un tel dérapage. Les critères pour devenir citoyens dans un pays donné sont en général clairement établis. Ils peuvent être sujets à discussion, ils peuvent être plus ou moins généreux, mais ils sont en tout cas encadrés par le cadre juridique, étant dès lors d'emblée inclusifs.

Si le «peuple» peut se faire entendre dans la rue, c'est pourtant le «citoyen» qui vote dans n'importe quelle élection démocratique.

Du coup, et ce n'est pas anodin, l'appel de Borrell à l'ensemble de la citoyenneté se veut d'emblée plural, englobant. C'est en effet à titre de citoyens que l'on exerce tous les droits démocratiques. D'où la nécessité, par exemple, d'avoir des listes électorales vérifiables pour exercer son droit de vote. Si le «peuple» peut se faire entendre dans la rue, c'est pourtant le «citoyen» qui vote dans n'importe quelle élection démocratique.

En ramenant la citoyenneté, Borrell a redonné de l'espoir en plaidant pour un vivre-ensemble paisible. Car cela doit également être rappelé: le vivre-ensemble (certes, parfois conflictuel) de plusieurs cultures fait partie intégrante de l'histoire espagnole depuis toujours. L'Espagne est une nation de nations —ou, pour reprendre le vocabulaire de la Constitution de 1978 qui les reconnaît pleinement, une nation de nationalités. L'Espagne s'est de fait construite au contact avec de nombreuses cultures, ayant été même le carrefour de grandes civilisations. C'est pourquoi être basque, catalan, galicien, andalou ou asturien n'indique pas d'emblée une opposition avec le fait d'être espagnol. La plupart du temps, cette appellation indique en fait une manière d'être espagnol. C'est sans doute la raison pour laquelle le philosophe basque Miguel de Unamuno avait coutume d'affirmer qu'il était «basque et, pour cette raison même, doublement espagnol.» Borrell n'aurait sans doute aucun problème à se l'approprier pour le cas catalan.

Et puis après ?

Dans cette crise, il fallait retrouver la rationalité. Peut-être fallait-il quelqu'un comme Josep Borrell pour le faire; lui, qui a fait ses débuts en politique municipale peu après la tombée du franquisme. Si les hommes et les femmes politiques, toutes allégeances confondues, avaient eu un dixième de son sens de la responsabilité, il n'y aurait sans doute pas eu de crise catalane qui est devenue une crise d'État.

Mais la crise a eu lieu. Certaines choses semblent irréversibles, dont la profonde césure qui s'est créée non seulement entre les citoyens catalans et espagnols, mais aussi, et surtout celle entre les citoyens catalans eux-mêmes —et celle-là sera particulièrement difficile à rebâtir.

D'autres, en revanche, semblent pouvoir être corrigées. Malgré une (prévisible et compréhensible) insistance du gouvernement central à Madrid sur la nécessité, pour le Govern catalan, de revenir à la légalité, il y a néanmoins une ouverture. Cette ouverture prend aujourd'hui la forme d'un accord entre le PP et le PSOE de procéder à une réforme constitutionnelle. L'application de l'article 155 de la Constitution espagnole —celle qui permet au gouvernement central de suspendre l'autonomie catalane— reste en suspens jusqu'à ce que Puigdemont clarifie la nature même de la DUI d'hier, dont l'ambiguïté a pris par surprise à la fois les parlementaires catalans et les analystes politiques. Si la DUI n'en était pas une, le gouvernement central n'appliquera pas le 155. Si elle l'était, la relation entre Madrid et Barcelone risque de demeurer encore tendue pour plusieurs mois encore. Le ballon semble maintenant du côté catalan : espérons que Puigdemont n'ait pas seulement le talent défensif d'un Gérard Piqué, mais qu'il sache aussi contrôler le ballon comme Andrés Iniesta. Car c'est bien en milieu de terrain qu'ils auront la chance de sortir de cette impasse...