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La Charte des valeurs: trois critères de décision

30/10/2013 12:06 EDT | Actualisé 29/12/2013 05:12 EST

La plupart des divergences d'opinions relatives à la (mal nommée?) Charte des valeurs québécoises semblent s'articuler autour de trois points : le multiculturalisme, la liberté de religion et la hiérarchisation des droits.

Le multiculturalisme

Plusieurs voix se sont fait entendre qui rejetaient la Charte en raison de leur parti pris en faveur du multiculturalisme canadien.

Le but déclaré du multiculturalisme canadien est de minimiser les contraintes collectives sur l'expression culturelle individuelle et ce faisant, de promouvoir la diversité culturelle. On peut en examiner les mérites par le biais de son impact sur le statut du français au pays, la langue constituant une dimension importante et aisément quantifiable de la culture. Les opinions sur la question semblent plutôt figées, probablement à cause de la proximité des enjeux. Pour mieux juger des mérites du multiculturalisme, mieux vaudrait adopter une perspective plus universelle.

C'est ce que permet un article de D.M. Abrams et de S.H. Strogatz, paru dans la revue Nature en 2003 (Modelling the dynamics of language death; Nature 424 : 900). Abrams et Strogatz y développement un modèle mathématique de l'exclusion mutuelle de deux langues coexistant momentanément dans un espace politique donné. En d'autres mots, ils définissent un scénario selon lequel la langue X exclura, à terme, la langue Y. Leur modèle met en jeu la proportion relative des locuteurs de X et de Y et un paramètre décrivant leur statut. Ce statut est une mesure du pouvoir d'attraction de nouveaux locuteurs pris à la langue concurrente. Il leur est donc possible d'étudier ce qui se passe avec différentes proportions de locuteurs de X et Y et différentes valeurs de statut. En étudiant la situation linguistique dans 42 régions du Pérou, d'Écosse, du Pays de Galles, de Bolivie, d'Irlande et de l'Alsace-Lorraine, ils obtiennent un degré d'adéquation extrêmement élevé entre leur modèle et les situations observées. Le modèle décrit donc correctement le processus de concurrence linguistique menant à terme à l'exclusion de l'une d'elles. Les auteurs relèvent néanmoins qu'on observe bel et bien des sociétés bilingues. Ils expliquent la chose par l'isolement géographique de sous-populations linguistiques. Dès que les barrières géographiques ou autres tombent, le processus de concurrence linguistique se met en branle.

Abrams et Strogatz soulignent en fin d'analyse que la perte de la diversité linguistique mondiale peut être freinée en manipulant la valeur du paramètre de statut d'une langue désavantagée par une faible proportion de locuteurs. Comment y parvenir ? Leur réponse : en valorisant une langue menacée. Et ils citent le cas du Québec, qui le fait par voie législative, par l'éducation et par la promotion générale du français. Soulignons que les données confirmant la validité du modèle de Abrams et Strogatz n'incluent pas le Québec et que les auteurs ne sont pas Québécois. On ne peut donc trouver de biais québécois à leur analyse.

L'analyse de Abrams et Strogatz comporte des implications sérieuses pour le multiculturalisme à la canadienne. Je passe sous silence le cas des Premières Nations et je m'en tiendrai au cas du français et de l'anglais. Compte tenu des proportions très inégales de francophones et d'anglophones au Canada, il est clair que la politique du traitement égal (au mieux) du français dans le ROC est insatisfaisante, car mis à part le bilinguisme d'État officiel, cette politique se limite à offrir des services égaux « là où le nombre le justifie ». Pas question, en effet, de politiques de valorisation du français qui permettent au paramètre de statut d'atteindre une valeur plus favorable au français. Selon le modèle de Abrams et Strogatz, cela mène, à terme, à la disparition du français au Canada, à moins qu'un effet d'isolement géographique suffisant n'intervienne. Mais qui voudrait se ghettoïser de la sorte ? Il faut en conclure que la politique de multiculturalisme actuelle requiert des modifications majeures, à défaut de quoi ses tenants continueront à se faire les complices objectifs de la disparition du français au Canada.

Comme il semble clair que le Canada n'est pas prêt à se remettre en cause à ce sujet, la conclusion qui s'impose est que la politique de multiculturalisme canadienne, lorsque mesurée à l'aune de la langue, réprime la diversité culturelle au lieu de la promouvoir. À moins de pratiquer l'aveuglément volontaire, cela se constate aisément sur le terrain. Le multiculturalisme canadien est donc une faillite, ce qui le rend pour le moins suspect en tant qu'argument contre la Charte.

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La liberté de religion

Quelle place donner à la religion dans le débat actuel ? Les échanges mettent essentiellement en cause ce que j'appellerai trois ensembles religieux, le judaïsme, l'islam et le christianisme, qui dans le cas actuel se résume au catholicisme. Ils sont tous trois monothéistes. Mais leurs adeptes prient des divinités distinctes. Y aurait-il donc trois dieux ? Pour un observateur extérieur tel qu'un État laïque ou un citoyen neutre, cela pose problème, car si pour cause de respect intégral des religions on accepte qu'il faille prendre pour également vrais les contenus de chacun de ces trois ensembles, y compris des dogmes carrément différents, et qu'on accorde le même degré de compétence et de vérité aux trois théologies en question, en toute neutralité il faut conclure que chacun des ensembles religieux a parfaitement raison en matière de connaissance du divin, mais que pour chacun cette conclusion est assortie d'une probabilité de véracité de 1/3. Ce paradoxe des divinités probabilistes me semble être une source d'incertitude réelle pour un État ayant à gérer ses relations avec les croyants de ces ensembles religieux. Il faut absolument résoudre le paradoxe.

Les théologiens l'auront peut-être résolu de façon différente, mais pour ma part il me semble qu'on peut y parvenir en faisant appel au concept d'une divinité unique, que trois ensembles religieux vénèrent sous des noms différents et de façon différente. D'où viennent ces différences ? De contingences politiques, historiques, sociales ou biologiques locales. Autrement dit, de la culture. Pour résoudre le paradoxe des trois divinités probabilistes, il faut donc admettre que les dogmes, préceptes, liturgies et autres aspects du formalisme de la pratique religieuse sont des manifestations d'ordre culturel, sans grand rapport avec les exigences d'une théologie résolument monothéiste. À défaut de quoi, il faut admettre que le paradoxe des divinités probabilistes s'applique et on comprend mal qu'un concept si incertain joue un si grand rôle dans le débat actuel et dans une Charte future qui fixerait les principes des relations entre les citoyens et l'État. Celui-ci ne peut qu'être laïc en tout, tant sur le fond que sur la forme.

La hiérarchisation des droits

Plusieurs ont exprimé une vive opposition à la hiérarchisation des droits qu'implique la Charte. La hiérarchisation des droits ne paraît pas évidente à faire et c'est peut-être ce qui explique la réticence et même l'opposition de plusieurs à s'y attaquer. Peut-on trouver des critères pour y parvenir ? La biologie me paraît en offrir qui ont une objectivité certaine. Par exemple, nous sommes tous biologiquement dotés de caractéristiques cytologiques, dont la paire de chromosomes sexuels qui détermine notre genre, homme ou femme. Il s'agit d'une caractéristique propre à chacun, déterminant sa nature profonde, et fondamentalement inaliénable. Les droits relatifs à cette caractéristique, dans le cas présent l'égalité des sexes, me paraissent d'emblée mériter préséance sur bien d'autres, relevant de la culture. Idem pour la préséance du droit à l'intégrité physique, qui est parfois sacrifiée à des impératifs d'ordre culturel, dont ceux tenant de la pratique religieuse.

Sans doute pourrait-on trouver d'autres exemples qui montrent que la hiérarchisation des droits est non seulement possible, mais souhaitable. Certains d'entre nous ont une orientation sexuelle qui ne correspond pas à leur formule chromosomique, comme les gais ou transgenres. Parions qu'il s'agit d'effets génétiques fins ou d'effets épigénétiques qui seront un jour mis en évidence, si ce n'est déjà fait. Toujours est-il qu'il s'agit de caractéristiques biologiques fondamentales déterminant la nature profonde de chacun et qu'on ne peut pas modifier. Les droits relatifs à l'orientation sexuelle devraient donc avoir préséance sur les droits culturels. Il apparaît donc que la Charte, sous sa formule actuelle, implique des éléments d'une hiérarchisation des droits tout à fait compatible avec une approche objective de la question.

La Charte

Vous l'aurez compris : bien qu'elle soit sans doute bonifiable sous certains aspects tels que son appellation et la question du crucifix de l'Assemblée nationale, je suis en faveur de la Charte. Et cela, pour trois raisons qui n'ont rien à voir avec cette xénophobie dont ceux qui manquent d'arguments accusent leurs adversaires.

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