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Dérives dangereuses de la démocratie contre l'intégrisme

05/02/2015 08:28 EST | Actualisé 07/04/2015 05:12 EDT

Depuis que la lumière médiatique a été jetée sur les accommodements raisonnables, il y a déjà près d'une dizaine d'années, le Québec vit avec une part d'inconfort sa relation avec « l'étranger ». Commissions et chartes n'ont fait qu'amplifier le phénomène. Et aujourd'hui, le Québec réagit à la menace intégriste qui se fait sentir. Par contre, peu distinct du Canada et du reste du monde sur cet aspect, il semble partir à la dérive dans sa réaction, et démontre que l'intégrisme, soit l'intransigeance et le rejet de la contradiction et du doute, n'est peut-être pas exclusif à ceux qu'on croit.

Au Canada, le premier ministre Harper ne laisse planer aucun doute quant à la hiérarchie de ses priorités entre liberté et ordre et sécurité. Quant à lui, le premier ministre Couillard est revenu d'Europe, après les assassinats des polémistes du Charlie Hebdo à Paris, avec un nouveau discours. Aux deux axes précédents de son plan d'action, l'économie et l'emploi, s'ajoute dorénavant celui de la sécurité. Et s'il est question de sécurité, c'est qu'il y a un sentiment d'insécurité qui plane, et nécessairement un ennemi qui inquiète.

L'ennemi, ces jours-ci, apparait personnifié par l'imam Chaoui. Bien que ce soit à différents degrés, tous les partis et les médias dominants confondus le décrient. La ministre de l'Immigration, de la diversité et de l'inclusion parle de propos inacceptables et dangereux, qui n'ont pas leur place dans notre société. Elle exprime d'ailleurs son souhait qu'on ne puisse véhiculer nulle part ici les idées défendues par l'imam Chaoui.

Ses propos vont assurément à l'encontre de l'égalité de statut de tous que l'ont dit prôner ici. Aussi, il défend des châtiments impensables ici. Il prône la lapidation des époux infidèles et la coupe d'une main aux voleurs, et il soutient que «la législation islamique et la démocratie sont sur deux lignes en parallèle qui ne seront jamais en intersection» et qu'elles sont donc «complètement incompatibles». Certains pourront faire remarquer que les États-Unis qu'on aime prendre en exemple pratiquent la pendaison et le peloton d'exécution par armes à feu, ou que la discrimination envers femmes et homosexuels est courante ici. Mais c'est un rapprochement exagéré et de peu d'intérêt, vraiment. Plutôt, on doit s'arrêter à cette incompatibilité entre islam et démocratie.

L'islam contre la démocratie

Ce qui est plutôt ironique, c'est qu'on donne parfaitement raison à celui dont on cherche à démonter le discours: l'islam et la démocratie semblent bien antinomiques, incapables de coexister. Mais la fermeture, l'intolérance et le dogmatisme s'affichent maintenant du côté de la démocratie. En effet, pendant qu'on s'indigne de propos selon lesquels l'Islam ne peut accepter les préceptes de la démocratie, on ne s'aperçoit pas que la démocratie semble, maintenant, elle, incapable et de tolérer le discours de l'islam.

Dans les faits, religion et démocratie sont effectivement contradictoires. Pour l'un, l'individu est sujet des diktats d'une interprétation fixe d'un obscur texte « divin ». Pour l'autre, la souveraineté repose auprès du peuple et sa liberté de faire ses lois. Alors, oui, l'imam, comme d'autres, propose une loi différente, en accord avec ses valeurs. Mais cela ne va pas à l'encontre de la démocratie. Cette dernière n'est pas tant un ensemble de valeurs qu'une entente sur une forme de mettre de l'avant des valeurs, soit à travers la discussion de celle-ci, comme semble le faire l'imam. La liberté du peuple de faire ses lois en démocratie doit nécessairement se nourrir de débats autour d'idées variées, contraires.

La démocratie libérale c'est justement permettre la libre circulation des idées et des opinions, de manière pacifique et ouverte, afin de permettre débats et décisions éclairées. De sorte, on sélectionne et rejette différents discours, différentes valeurs, non pas par dogme imposé, qui empêche leur propagation et cherche à refuser leur existence, mais de façon libre et rationnelle. Alors, en termes de respect de la démocratie -si ce n'est même d'un point de vue de promotion de la sécurité- il est souhaitable de voir s'exprimer ces idées dans des centres communautaires ouverts, accessibles, plutôt que derrières des portes closes, dans d'obscurs sous-sols, par des gens exclus comme leur pensée. Ainsi les discours sont entendus, débattus, puis contre-argumentés et supplantés. C'est ainsi que brillera la démocratie, alors que c'est là que réside la préférence qu'on y attache et l'ascendant qu'on lui accorde.

Respecter nos valeurs

Maintenant, selon le premier ministre du Québec l'imam Chaoui et autres pratiquants doivent exercer leur religion dans le « respect de nos valeurs ». Dans ce cas-ci, l'expression de valeurs contraires aux «nôtres» choque. Mais la démocratie n'est-elle capable que d'admettre la discussion d'un spectre étroit de valeurs?

Le problème, évidemment, c'est que cela limite éventuellement la place au changement. Pourtant, le Québec dont on souhaite protéger les valeurs n'a évidemment pas toujours détenu les mêmes valeurs qu'aujourd'hui. C'est donc à dire que si l'on avait voulu «respecter les valeurs» du Québec à une autre époque, les homosexuels n'auraient pas le droit de vivre ouvertement et pleinement leur amour et leur sexualité, ni les femmes d'exercer leur souveraineté politique et économique, etc.

De la double ironie du bafouement de certaines valeurs à même leur supposée défense et de l'évidente impossibilité du fleurissement de celles-ci dans l'absence de leur ensemencement préalable, on passe à l'hypocrisie et au danger de vouloir garder la société figée sur place et de pointer du doigt certains éléments jugés subversifs. Et de là des développements émergent qui semblent bien plus terrorisants que ceux dont on s'inquiète.

En faisant des amalgames entre Arabes et musulmans, entre mosquée et centre de formation d'extrémistes, entre islam et islamisme, entre islamisme et terrorisme, les discours publics démontrent un acharnement malsain et encouragent une discrimination qui pousse à une dangereuse exclusion. D'ailleurs, pourquoi continuellement exiger de la «communauté musulmane» qu'elle se dissocie de gestes ou propos jugés fanatiques? Demande-t-on chaque fois à la «communauté catholique» du Québec, de se dissocier des propos qualifiés d'homophobes et de misogynes tenus par les dirigeants de l'Église catholique tels le cardinal Ouellet?

Dangers de dérives

Pour ne rien améliorer, les propos de nos élus sont empreints d'insolence et à la limite de la diffamation (qualifiant l'imam de dangereux, de fomenteur de tensions sociales, d'agent de radicalisation). Même s'il ne s'agit peut-être pas à proprement dit d'incitation à la violence, cela incite aux préjugés et à l'animosité envers une religion, une «communauté», chaque jour plus méprisée, ce qui en retour lui donne forme et l'incite à la rancoeur, à la haine, nous entraînant à la dérive, dans un dangereux cercle vicieux.

La tentation de verser dans l'excès d'ordre et de sécurité risque certes de mettre notre société démocratique entière à la dérive. Il faut voir les récents durcissements des conditions de possibilités de manifester, l'invasion de la vie privée et de libertés civiques avec le projet de loi subséquent aux assassinats de militaires et à l'incursion armée au parlement canadien, et maintenant la modification de règlements municipaux dans l'affaire Chaoui. On infirme maintenant les décisions de l'administration publique pour tailler une contrainte réglementaire sur mesure afin de nuire à un cas particulier, à un individu précis. On semble s'éloigner du règne de l'État de droit et de l'égalité de tous devant la loi. Il semble y avoir, là, des risques bien plus grands (et plus concrets) à nos moeurs supposément en péril.

Une véritable cohésion est évidemment nécessaire pour l'épanouissement d'une société. Mais l'harmonie ne se compose toujours qu'à partir de plusieurs notes différentes. Surtout, la vie démocratique, tout comme la conformité qu'on cherche à y faire exister, n'est jamais un absolu. C'est un équilibre qui exige des contrepoids. C'est une tension, qui nécessite des contre-forces.

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