Marc-André Robert

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Pour éviter la fascisation de la culture

Publication: 07/02/2013 10:12

Le chroniqueur - ou devrais-je dire saut d'humeuriste? - Éric Duhaime commentait hier sur Facebook l'analyse du rapport coûts/recettes du cinéma québécois produit entre 2010 et 2012 publiée dans Le Journal de Québec. Cette étude révélait, entre autres, le coût total des subventions accordées aux productions, de l'ordre de 180 millions $, ainsi que les recettes aux guichets, pour la même période, de l'ordre de 46 millions $. En s'improvisant maître à penser dans le domaine comme lui seul sait le faire, Duhaime clamait que la « soviétisation de notre culture se poursuit [et que nos] artistes se transforment, lentement mais surement, en fonctionnaires de la subvention. » Selon lui, nos « films plaisent de [plus] en [plus] à certains fonctionnaires et à certaines pseudo-élites et de [moins] en [moins] au grand public. » Pour conclure encore plus intelligemment que « C'est comme cela qu'on appauvrit économiquement et culturellement le Québec! »

Son commentaire fait suite au bilan « catastrophe » des productions québécoises au box-office de 2012, lequel a généré déjà son lot de critiques. Il rejoint par ailleurs ceux de M. Guzzo, président des salles du même nom, qui proposait, pour toute solution, moins de films « lamentards » et plus de comédies estivales. Ou encore celui de la célèbre comédienne et femme d'affaires Caroline Néron pour qui le remède tiendrait purement et simplement dans la diminution de dialogues et dans l'ajout de plus de trames sonores... Je n'y avais pas pensé!

Au-delà de l'anachronique maccarthysme qui semble l'affliger depuis quelques années, Duhaime s'inscrit en continuité avec la pensée libertarienne de cette étrange frange de droite dont il se fait le porte-étendard. Ces gens qui revendiquent à outrance la liberté individuelle suprême, la pleine domination de la loi du marché et de la concurrence, et la disparition de tout ce qui s'approche de près ou de loin d'un appareil étatique considéré comme l'engeance de tous les maux de notre société. On ne peut donc lui reprocher de tenir à ses idées. Soit. Et loin de moi l'idée de lui démontrer qu'il se trompe.

Il doit cependant réaliser que les arts et la culture ne peuvent se mesurer exclusivement en termes économiques. Je dis bien « ne peuvent », pas « ne doivent ». Car il est impossible de mesurer avec précision les retombées directes, mais surtout indirectes du rayonnement artistique et culturel d'une société. Si, pour le cinéma, on s'en tient exclusivement aux recettes des entrées en salle pour justifier ou condamner les subventions, on s'engage dans les voies du sophisme.

Chose certaine, depuis 2005, en dépit 1) de la baisse annuelle progressive des entrées en salle pour les films québécois, 2) de la diminution du nombre de productions, et 3) de la diminution des subventions, notre septième art est plus félicité à l'étranger (festivals, prix) que jamais auparavant. Trois nominations en trois ans aux Oscars dans la catégorie du meilleur film en langue étrangère (Incendies, Monsieur Lazhar, Rebelle). La dernière nomination avant cela remonte à 2004 avec Les Invasions barbares de Denys Arcand et avant cela... en 1989 avec Jésus de Montréal (encore de Denys Arcand). On fait donc plus avec moins. Mais est-ce pour autant la preuve que le cinéma (et les arts) continuera de rayonner même si on lui coupe toujours plus les vivres? Duhaime répondra tant mieux ou tant pis: loi du marché oblige! Je dirai pour ma part que je ne crois pas que ce soit la bonne question. La question est plutôt triple. D'abord, notre septième art rayonne-t-il à l'étranger? La réponse est oui. Ensuite, notre septième rayonne-t-il sur notre propre territoire? La réponse est non (ou pas assez). Mais en a-t-il les moyens? La réponse est aussi non.

Car dans un milieu comme le cinéma où la concurrence est à toute fin pratique éclipsée par le monopole du marché américain qui dispose de moyens (de production, de distribution et publicitaires) astronomiques face à ceux, dérisoires, du Québec, mais aussi du Canada, de la France et d'un peu partout en Occident, on peut se demander si le libre marché demeure souhaitable. Pays de la liberté individuelle par excellence, les États-Unis ne disposent-ils pas d'une loi antitrust pour favoriser la concurrence? Les subventions fédérales et québécoises au cinéma (bien maigres ceci dit) sont là justement pour protéger l'identité et la culture nationales et éviter (ou limiter) les dérives du marché... et la fascisation de la culture par les Américains, pour reprendre un vocabulaire anachronique qui semble vous plaire, M. Duhaime. Un peu comme l'Exception culturelle développée d'abord par le ministre français de la Culture André Malraux dès 1959, devenu depuis les années 1990 un concept en droit international visant la protection de la culture. Encore récemment, le premier ministre français Jean-Marc Ayrault réaffirmait que la « culture n'est pas une marchandise comme les autres, la concurrence notamment avec nos amis d'outre-Atlantique ne se fait pas toujours à armes égales et l'Europe doit savoir protéger ses cultures nationales dans leurs diversités, leurs richesses, leurs inventivités. » (Le Devoir, 14 janvier 2013)

La question à se poser est plutôt de savoir si, à armes égales justement, le cinéma québécois performerait aussi bien sinon mieux que son rival hollywoodien. Peut-être. Peut-être pas. Toujours est-il qu'on peut en revanche aisément mesurer l'effet bénéfique des subventions sur la performance et le rayonnement extérieur de notre cinéma national. Et un Québec francophone - presque noyé dans une mer continentale anglophone - qui rayonne à l'étranger, c'est tout à fait souhaitable. Que vous soyez indépendantiste ou pas. Simplement pour cette raison, M. Duhaime, il me semble que vous devriez cesser de critiquer les subventions aux arts et au cinéma.

 

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