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Esprit es-tu là?

Publication: 29/10/2012 13:49

"J'aurais jamais pensé ça d'elle" -- Ma mère

Mesdames, une fois ma mère pis ses sœurs sont allées voir une voyante en Beauce. Pas qu'elles ne faisaient plus confiance à madame Boisvert. Madame Gilbert leur avait dit que sa belle-soeur connaissait une tireuse de cartes vraiment bonne dans le bout de Saint-Georges. Elle habitait là-bas, la belle-soeur de madame Gilbert.

Ça ne faisait pas l'affaire de mon père que ma mère parte avec ses sœurs toute une fin de semaine. Surtout qu'on ne savait pas quelle fin de semaine ce serait. On ne pouvait pas le savoir parce que la voyante de la Beauce avait une longue liste d'attente. Il fallait l'appeler et lui laisser un nom et un numéro de téléphone sur son répondeur. «Faut pas lui dire rien d'autre ç'a l'air», a expliqué madame Gilbert à ma mère. «Pis elle peut aussi bien te rappeler six mois plus tard. Est ben en demande.»

Ma mère a laissé un message à la voyante un samedi, en juin : «Bonjour madame. Je ne sais pas votre nom. Ça l'air que vous nous le dites juste le jour de la consultation. Je voudrais un rendez-vous pour moi pis 3 autres personnes.» Après, elle lui a donné notre numéro et s'est tournée vers mon père : «Je lui ai pas dit mon nom. T'as-tu vu ? Elle pourra rien savoir sur nous autres. Il paraît qu'elle devine tout à partir de rien.» Mon père était en furie. Il n'aimait pas ça, les cachettes. Et il trouvait ces affaires-là pas mal louches. Il essayait de dissuader ma mère d'aller chez la voyante par tous les moyens. Il supposait que la madame devait être une grosse charlatante sur le BS qui fumait des Mark Ten. C'est parce que ça l'écœurait ma mère les femmes qui fument. Mon père disait aussi que ça allait coûter cher de gaz d'aller en Beauce pis que de toute façon, c'était pas catholique de se faire tirer aux cartes. Mon père était loin d'être plus grugeux de balustre qu'un autre, mais il se disait que s'il embarquait le petit Jésus là-dedans, ma mère renoncerait peut-être à sa fin de semaine entre femmes.

La voyante a rappelé ma mère en octobre. Elle avait une place la fin de semaine qui s'en venait. Le vendredi, ma mère est partie pour la Beauce avec l'auto de mon père. «Tant qu'à faire de la route, prend mon char. Il a plus d'allure que le tien», qu'il lui a dit en lui tendant les clés. «Mais viens jamais faire un accident avec par exemple.» Il était comme ça, mon père. Passif-agressif.

Ma mère m'a raconté qu'elles pis ses sœurs sont arrivées tard dans la nuit chez la belle-sœur de madame Gilbert. C'est là qu'elles couchaient. Leur rendez-vous avec la voyante était à 9 heures le lendemain matin. Elles passeraient chacune leur tour et pourraient rester vingt-cing minutes pas plus avec la cartomancienne. C'était trop fatiguant sinon. C'est la voyante qui l'avait dit à ma mère au téléphone. À ce moment-là, ma mère avait pensé que mon père avait peut-être raison. C'était peut-être juste une bs qui faisait ça pour arrondir ses fins de mois. Vingt-cinq minutes, c'était vraiment pas long. Et ma mère ne comprenait pas ce qu'il y avait de fatiguant là-dedans.

Toujours est-il que ma mère est passée en premier dans le bureau de la voyante le lendemain. Elle s'appelait Josée. Elle a fait s'asseoir ma mère en face d'elle. Ma mère dit que la tireuse de cartes avait l'air ben normal avant de commencer la séance pis qu'au bout de deux minutes, elle s'est mise à parler avec une voix d'homme. C'était juste après avoir invoqué un esprit. Ou un genre d'ange. Ma mère ne s'en rappelle plus trop parce qu'elle s'est précipitée dehors du bureau juste après l'incantation. C'est là qu'elle a dit à ses sœurs que mon père avait raison, que c'était pas catholique son affaire à cette madame-là. Elle parlait avec un démon ou une autre affaire de même. Ma mère était certaine de ça. Mais Suzie, la plus vieilles des sœurs de ma mère, a voulu y aller pareil.

Quand, au bout de vingt-cing minutes, Suzie est ressortie du bureau de la voyante, elle pleurait comme une Madeleine. Ma mère et ses autres sœurs ont eu beau lui demander ce que la tireuse de carte lui avait dit, ma tante ne voulait rien avouer. Tout ce que les autres savaient, c'est que Suzie avait plein d'affaires écrites dans la paume de sa main gauche. Mais elles n'étaient pas capable de lire parce que Suzie se tenait les mains tout le temps.

Le soir, Suzie a recommencé à pleurer. C'était juste après le souper. C'est là que ma mère s'est fâché et qu'elle a sommé Suzie de leur dire ce qui s'était passé dans le bureau de la voyante. «Si ça continue comme ça, on va appeler Paul.» Paul, c'était le mari de Suzie. Pis il ne savait pas que Suzie était allée en Beauce voir une voyante. Il pensait qu'elle et ses sœurs étaient à Québec chez de la parenté.

Là, Suzie a déballé son sac. Elle a dit que la tireuse de cartes avait commencé par appeler un genre d'esprit et qu'après, elle s'était mise à écrire plein d'affaires dans sa main. Ça l'air qu'elle aurait écrit le nom de ses enfants dans l'ordre où ils sont nés et qu'elle a même écrit André avant. André, c'est le bébé que matante Suzie a perdu en couche avant la naissances de ses autres enfants. Après, la voyante aurait écrit Paul avec la date de leur mariage à côté. Pis une autre affaire aussi. En plus gros. Ça prenait presque toute sa main. Et c'était cette affaire-là qui avait mis Suzie dans tous ses états. «Elle a écrit Gilles», qu'elle a hurlé en montrant la paume de sa main. Ma mère pis ses sœurs se demandaient bien c'était qui, ce Gilles-là. Elles ne connaissaient aucun Gilles, pis Suzie non plus. Elles étaient sûres. Suzie pleurait encore. Tellement que ma mère pis ses soeurs ne comprenaient pas ce qu'elle disait. Mais elles ont fini par comprendre que Gilles, c'était un gars qui travaillait avec Paul. Suzie leur a avoué, entre deux sanglots, qu'elle couchait avec. Ma mère pis ses sœurs n'en revenaient pas. «J'aurais jamais pensé ça d'elle», ma mère a dit.

Juste après, Suzie a fait promettre à ses sœurs qu'elles ne diraient rien à son mari. Elle leur a aussi fait jurer qu'elles reviendraient voir la voyante en Beauce avec elle l'année d'après. Parce qu'elle était vraiment bonne.

 

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