Madame Chose

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Monique

Publication: 12/11/2012 10:12

La semaine dernière, j'ai revu une vieille amie par hasard. On a discuté un moment au coin d'une rue et elle m'a confié revenir de la clinique d'avortement. «Ce sont des choses qui arrivent» j'ai dit. «Prends soin de toi.» C'est là qu'elle m'a prié de ne pas m'en faire.

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C'était son troisième avortement. Elle n'était pas chanceuse, qu'elle disait. Mesdames, qu'on se comprenne bien. Quiconque veut limiter le droit des femmes à l'avortement est notre ennemi. Mais quand je vois celles qui se font avorter à la chaîne comme s'il n'y avait rien là, je trouve cela désespérant. Parce qu'il n'y a pas rien là. Madame Boisvert, elle, le savait.


Tout le monde savait dans le quartier que madame Boisvert avait le pouvoir d'interrompre la grossesse des filles malchanceuses. Les engrossées n'avaient qu'à se présenter chez elle le premier dimanche du mois pour être délivrées. On disait que ça avait rapport avec le cycle de la lune. Mais ma mère m'a avoué que c'était parce que le mari de madame Boisvert passait cette journée-là au club Kiwanis.

Toutes les amies de femmes de ma mère avaient le numéro de téléphone de madame Boisvert. Au cas où. Elle donnait son numéro à la sortie de la messe le samedi après-midi. Il était écrit sur une fiche de recette et ça disait d'appeler entre 9 et 18 heures seulement.

Madame Boisvert officiait au fond de son sous-sol dans une grande chambre bleue. C'est son mari qui, à sa demande, avait peint la chambre de cette couleur-là. C'était la pièce de couture et madame Boisvert la voulait bleue comme les vêtements de la Vierge. Elle l'aimait la Vierge, madame Boisvert. Tellement, qu'elle demandait aux jeunes filles de tenir son image sainte contre leurs ventres au moment où elle extirpait le péché de leurs entrailles. «La Vierge, est pas contre ça. A comprend ces affaires-là» qu'elle répétait à celles qui ne voulaient pas que Marie soit témoin de leur faute.

Madame Boisvert opérait avec des tringles à rideau qu'elle conservait dans un sac en plastique. Elle faisait coucher ses filles sur la table de couture et leur administrait une forte dose de scutellaire. Elle faisait son affaire, puis les obligeait à boire de la tisane d'hysope juste pour être sûre. Personne ne sait ce qu'elle faisait des petits embryons qu'elle déracinait des corps étendus. Les mauvaises langues chuchotaient qu'elle engraissait sa pelouse avec. «C'est pas normal un gazon vert de même», que ma mère disait.

La dernière fois que Madame Boisvert a ouvert la porte de la chambre bleue, c'était pour Monique. Monique, c'était la fille de madame Blanchette, la propriétaire du dépanneur. La rumeur populaire voulait qu'elle fréquente le fils du notaire Pagé. «Je comprends rien là-dedans», que mon père disait. «Est plus laide que le dessous de ma galerie. Voulez-vous ben me dire ce qu'il lui trouve?»

Mais Monique savait comment utiliser ses atouts pour charmer le fils de n'importe qui. Et elle connaissait aussi le numéro de téléphone de la faiseuse d'anges par cœur. Le premier dimanche de février, Monique a frappé à la porte de Madame Boisvert pour qu'elle la libère avant midi. Madame Boisvert était choquée. Elle avait bien précisé à Monique que la Vierge ne pourrait plus rien faire pour elle si elle revenait s'allonger sur la table à couture. Mais Monique avait la tête dure et l'amour facile.

Madame Boisvert avait raison. La Vierge n'a rien pu faire pour Monique et pour le petit garçon qu'elle trimballait désormais partout avec elle. On racontait que Madame Boisvert avait perdu le tour. Les filles s'échangeaient désormais le numéro d'une infirmière à la retraite qui habitait de l'autre côté de la voie ferrée. L'infirmière utilisait des comprimés de permanganate. «Avec ça on peut pas se tromper» qu'on racontait. Moi, je ne pense pas que madame Boisvert avait perdu le tour. Je crois qu'elle n'avait juste plus envie de faire naître des petits anges. C'est peut-être aussi parce que son mari a lâché les Kiwanis. Seule la Vierge le sait.


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