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La soeur d'Éric

Publication: 07/11/2012 11:48

Voici le 2e épisode du feuilleton Geneviève. Cliquez pour lire le 1er épisode.


Mesdames, Éric a une sœur. Geneviève qu'elle s'appelle. Geneviève est plus vieille qu'Éric. De six ans. Éric ne la connaît pas beaucoup parce qu'elle a grandi loin de lui. Avec son autre mère. C'est que monsieur Bérubé s'est marié deux fois.


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La première femme de monsieur Bérubé s'appelait Jeanne. Ensemble, ils ont eu un fils qu'ils ont appelé George. On raconte que monsieur Bérubé était tellement content d'avoir un garçon qu'il le trimballait partout avec lui pour le montrer. Tous les soirs après le souper, monsieur Bérubé mettait George dans son landau et le promenait dans le quartier pour exhiber son trésor au voisinage. Après, il s'arrêtait à la brasserie pour boire une bière pendant que Guylaine, la barmaid, serrait George contre sa poitrine généreuse.

Dans ce temps-là, monsieur Bérubé travaillait souvent en dehors. Il était représentant. La première fin de semaine d'octobre, il devait se rendre dans un congrès à 6 heures de route. On venait de célébrer le deuxième anniversaire de George.

Depuis trois jours, le petit était malade. Jeanne était morte d'inquiétude. Ça mettait monsieur Bérubé en furie parce que Jeanne n'arrêtait pas de tourner en rond en s'imaginant le pire. Pour la rassurer et avoir la paix, monsieur Bérubé lui a dit qu'il allait appeler son ami médecin pour qu'il vienne jeter un coup d'œil sur l'enfant. Le médecin est venu ausculter George. Selon lui, tout était beau. Jeanne était rassurée. Monsieur Bérubé l'a trouvée d'ailleurs de bien meilleure humeur quand il l'a appelée, le soir. Le petit allait mieux. Jeanne aussi.

Le dimanche, monsieur Bérubé s'est arrêté à la boutique de jouets pour acheter un gros ours en peluche à George. Il conduisait vite sur le chemin du retour. Il avait hâte de voir Jeanne et leur fils. Lorsqu'il a stationné la berline dans l'entrée, toutes les lumières étaient fermées. C'était bizarre parce qu'il était passé sept heure. Il s'est dit que Jeanne s'était endormie avec George.

Monsieur Bérubé est entré dans la maison sans faire de bruit. Il entendait sa femme chanter doucement Au clair de la lune à George. Sans faire de bruit, monsieur Bérubé a marché jusqu'à la chambre du garçon. L'air était épais. Jeanne se berçait avec le petit. George était emmailloté dans une grosse couverte de laine. Monsieur Bérubé s'est avancé pour embrasser son fils. C'est là qu'il a trouvé que George avait un drôle d'air. En s'approchant plus près, il a vu que le petit avait la peau bleue et que sa poitrine était immobile. Jeanne chantait toujours. Doucement, il lui a enlevé le bébé des bras et a appelé l'ambulance. Il l'a attendue dehors avec le petit contre lui. En montant dans l'ambulance, monsieur Bérubé a vu une volée d'oies blanches qui migraient vers le sud. Plus tard, il a raconté à Éric qu'il avait presque cru, à cet instant, que George s'était envolé avec elles pour revenir au printemps.

George s'était étouffé dans son vomi le vendredi soir. Jeanne l'avait bercé quarante-huit heures d'affilées. Longtemps après, elle a continué de parler à l'enfant comme s'il était toujours là. Elle n'avait pas encore défait sa chambre ni donné ses petits vêtements lorsqu'elle a appris, deux ans plus tard, qu'elle attendait un autre enfant.

Monsieur Bérubé et Jeanne ont appelé la petite Geneviève. Et même si monsieur Bérubé aimait son enfant, ce n'était pas la même chose qu'avec George. Il faisait preuve de beaucoup de retenue avec la petite. Comme s'il pensait que l'amour allait lui porter malheur. Jeanne, quant à elle, refusait de la changer et de l'habiller, se contentant de la déposer dans son parc dès qu'elle le pouvait.

Depuis la mort de George, ça allait mal entre les époux. Les gens du voisinage commençaient à jaser. Ils mettaient ça sur le compte de la tragédie qui avait frappé la famille. Et ils avaient sans doute raison. C'est pourquoi personne n'a été surpris quand monsieur Bérubé a quitté Jeanne pour s'installer avec Guylaine, la barmaid.

Pendant un petit bout de temps après la séparation, Geneviève est restée avec sa mère. Elle venait chez son père tous les quinze jours. Mais l'état de la petite inquiétait beaucoup Guylaine. Geneviève avait souvent des vêtements trop petits et les cheveux sales. Elle ne parlait pas beaucoup malgré ses 3 ans. Un soir, Guylaine a attendu que monsieur Bérubé rentre du travail pour le sommer de faire quelque chose. Après une discussion animée, il a quitté la maison pour revenir dans la nuit avec toutes les affaires de la petite. Un parc, trois poches de linge et l'ourson en peluche de George. Guylaine a jeté tous les vêtements et est allé en acheter des neufs le lendemain.

Pendant 2 ans, Geneviève a habité chez son père et Guylaine. La seconde femme de monsieur Bérubé traitait l'enfant comme le sien. Lui veillait à ce qu'elle ne manque de rien. À l'été, Guylaine a appris qu'elle attendait un enfant. Geneviève est restée avec Guylaine après la naissance d'Éric, mais Jeanne est venue la reprendre quand le petit a eu 2 ans. Geneviève ne voyait pas beaucoup son père après ça. On dit que ce second deuil a fait beaucoup de mal à monsieur Bérubé. C'est là que son amour du jeu, de la boisson et des femmes aurait pris des proportions inquiétantes.

Moi, je ne pense pas que c'est le départ de la petite qui a brisé monsieur Bérubé. Je crois que c'est l'arrivée du second fils qui l'a replongé en plein cauchemar. Il n'y a qu'à regarder une photo d'Éric à l'âge qu'avait George au moment de sa mort pour constater la ressemblance. Vivre avec Éric, c'était un peu comme vivre avec une réplique imparfaite de George.

Geneviève, elle, était revenue habiter chez son père l'année de ses dix-neuf ans. Elle voulait mieux le connaître, qu'elle disait. Monsieur Bérubé l'a fièrement installée dans le sous-sol. C'était un endroit lugubre qui n'avait pas été rénové depuis 20 ans. Mais monsieur Bérubé trouvait que c'était parfait. Guylaine avait protesté mais son mari avait répliqué que les adolescents aimaient ça, les sous-sol.

De sa chambre, Geneviève avait une vue imprenable sur les scutigères qui vivaient près du solage. Elle a vite développé une aversion pour leurs petites pattes qui semblaient vouloir s'emmêler à chacun de leurs déplacements. C'est pourquoi elle montait au salon dès que monsieur Bérubé quittait pour le travail. De là, elle pouvait observer la seule photo de George qu'avait conservé son père. Elle trônait sur une tablette du salon, appuyée contre l'ours en peluche du fils mort. Monsieur Bérubé n'a jamais voulu qu'Éric ou Geneviève jouent avec l'ourson. Et Guylaine n'avait pas le droit d'épousseter la photo. C'est monsieur Bérubé qui s'en chargeait le dimanche.

Monsieur Bérubé ne parlait jamais de Georges. Sauf à Noël. Là, il racontait au reste de la famille quel extraordinaire garçon c'était. Mais personne ne l'écoutait vraiment. Dans ce temps-là, monsieur Bérubé prenait la photo de George dans ses bras et la tenait longuement, comme si c'était une poupée. Une poupée figée dans le temps.

Geneviève n'est pas restée longtemps chez monsieur Bérubé. Ce qu'elle a découvert là-bas l'a déçue et elle n'y a pas trouvé la famille qu'elle s'était imaginée. Mais elle est toujours proche d'Éric. C'est le seul qui comprend pourquoi elle déteste Noël et la famille en général. Quand ils se voient, Éric raconte des histoires tordues à propos de son père. Des histoires de courses de chevaux, de brasserie et de femmes. Il lui parle aussi de sa mère, Guylaine, qui boit de plus en plus. Au final, Geneviève est contente de n'avoir pas grandi près de son père. Monsieur Bérubé, lui, se demande pourquoi ses enfants ne le visitent plus. Et ça l'enrage. George viendrait, lui. C'est ça qu'il se dit.

 

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