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Si je comprends bien, nous sommes des malades mentaux

05/03/2014 11:45 EST | Actualisé 05/05/2014 05:12 EDT

Mon titre vous heurte un peu ? Moi aussi. Par conséquent, je vous invite à une petite réflexion collective. Autour des mots et des maux qui entourent la santé mentale de plus en plus présente comme enjeu de société et qui se traduit en études, en statistiques ou malheureusement en tragédies. Mais pourquoi ce titre, me direz-vous ? Pour attirer votre attention ? Oui, peut-être un peu... Mais surtout, parce que cette logique derrière deux mots me dérange un peu.

Je m'explique. Quand on parle d'enjeux de santé publique, il est rare que ce soit pour faire un bilan positif. Vous êtes bien d'accord avec moi ? Et on n'a jamais autant parlé de la santé mentale. Le gouvernement québécois a même créé le site www.masantementale.gouv.qc.ca où l'on précise d'entrée que « la dépression, c'est plus fort que soi, c'est une maladie ». Je comprends qu'ici, on tente d'éduquer la population sur la gravité du diagnostic dont il ne faut pas prendre les symptômes à la légère. Donc, selon la logique syntaxique, puisque l'on parle de maladie, on parle donc de malades, et puisque l'on parle de santé mentale, on a donc affaire à des « malades mentaux ». Bang.

Et quelle image a-t-on automatiquement ? Une personne un peu folle, ou qui n'a pas toute sa tête, bizarre ou carrément débile. Il n'est pas étonnant que les mots « burn-out », « dépression », « troubles d'adaptation ou d'anxiété », etc. demeurent encore des mots tabous dans notre société (principalement dans le monde du travail) qui carbure à la performance et qui se ment sur toute la ligne sur sa notion de réussite. Ah, le poids de ces deux mots qui placent les « tourmentés » en marge très facilement, parce qu'une personne qui va mal est forcément une personne malade. Qu'il suffit de lui donner une petite pilule et de l'inciter à consulter un psy, et hop.

Je ne vous apprends rien en disant que le burn-out et la dépression s'annoncent comme les maladies du siècle, il faut s'attendre à en côtoyer un grand nombre de ces « malades mentaux » autour de nous. Bientôt, on ne pourra plus se voiler la face et il faudra se regarder dans les yeux pour avouer que c'est le fonctionnement de la société dans son ensemble qu'il faut peut-être revoir.

Je vous fais un aveu. J'ai été moi-même une « malade mentale ». J'ai fait un épuisement professionnel il y a trois ans (mais rassurez-vous, j'ai toute ma tête). Le mur, je l'ai frappé à 120 km/h. Manque de sens.Trop de travail, tout le temps. Les amis ? Pas trop le temps. Les sorties ? Pas trop le temps. L'amour ? Pas trop le temps. Ma fille ? Pas trop le temps... On sait bien que ça n'a pas de bon sens. Mais on continue parce qu'il faut payer le loyer, et qu'on n'est pas faible. On continue jusqu'au jour où on ne peut plus continuer. Il est alors trop tard. Complètement sonnée et déboussolée, je me sentais comme une blessée de guerre qui s'était battue jusqu'à la défaite. D'aucuns me prendront peut-être pour une folle (sic!) d'avouer ici, à la face du monde, que j'ai souffert d'un problème mental. Mais faisons comme si je vous l'avais soufflé à l'oreille, d'accord ? Parce qu'il ne faut surtout pas que ça se sache. Parce que de ces choses-là, on n'en parle pas...

J'ai écrit « souffert », car, bien sûr, ce sont des moments douloureux pendant lesquels on rumine et on doute de tout. Surtout de soi. Mais surtout ne rien montrer. Sauf qu'on n'a pas subi une opération ou qu'on n'a pas une jambe dans le plâtre. Personne ne s'enquiert plus que d'habitude de votre bien-être. The show must go on. Et là, vous vous convainquez que vous n'existez plus aux yeux des autres.

Je suggère donc de changer un peu l'interprétation ou le lexique de ces périodes de la vie un peu plus sombres. Le psychiatre Christophe Fauré déclare, lui, que « vers 40 ou 50 ans, nous sommes tous en mue», une transition plus communément connue sous l'expression « la crise de la quarantaine ». En ajoutant que « ce temps charnière de l'existence n'annonce pas un déclin, mais l'occasion de nous épanouir».

C'est quand même plus inspirant, non ?

Dans un article intitulé Le burn-out est un chagrin d'honneur, le psychiatre suisse Davor Komplita affirme ceci : « Il y a beaucoup de tristesse, celle de l'effort fourni. Car il y a une trahison au sens clinique du terme. Quand on impose à quelqu'un un paradoxe, on le trompe. On accule les individus à trahir leurs valeurs. Seuls règnent en maître les processus ». C'est comme un chagrin d'amour sauf que dans le cas du chagrin d'honneur, on garde tout à l'intérieur. Il préconise ainsi une « justice de paix dans l'entreprise par le biais d'un arbitre qui instruit les situations et peut investiguer les problèmes au travail. » Wouah.

Qu'on le veuille ou non ou qu'on le vive ou pas, un épuisement professionnel, une dépression ou tout autre mal-être, c'est aussi ça la vie. Mais plutôt que de les définir automatiquement comme le fond du baril, apprenons tous ensemble à adopter un nouveau vocabulaire pour porter un nouveau regard sur ces passages à vide ou d'errance. Pour en finir avec les non-dits et les faux-fuyants. Pour que, dans le quotidien, on en parle aussi facilement que d'un nouvel emploi ou d'un nouvel amour et qu'on les considère comme des pauses personnelles tels les congés sabbatiques pour mieux se recentrer et se repositionner dans la vie. Ça aiderait peut-être aussi plus de monde à se relever et à mieux revivre plus rapidement, comme le chantait Daniel Bélanger.

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