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La vie d'un militaire a-t-elle plus de valeur que celle d'un simple citoyen?

05/11/2014 09:00 EST | Actualisé 05/01/2015 05:12 EST

C'est une drôle de question, mais elle me trotte dans la tête depuis le premier événement qui a causé la mort d'un militaire à Saint-Jean-sur-Richelieu. Et elle ne cesse de me hanter depuis la fusillade à Ottawa qui a semé l'émoi et la mort d'un autre innocent, militaire lui aussi. Les images de ces tristes événements m'ont bien entendu touchée comme beaucoup de monde. De là à publier la photo des deux bergers allemands qui attendaient candidement le retour impossible de leur maître (cf. feu Nathan Cirillo), il n'était toutefois peut-être pas nécessaire de franchir ce pas...

Vous remarquerez que je n'ai pas utilisé les mots « attentat » et encore moins « terroriste » dans le paragraphe précédent. Car dans mon vocabulaire à moi, cela n'en était pas. La tragédie qui a eu lieu dernièrement à la gare routière de Gombe au Nigéria en était un par exemple. Planifié, hyper organisé et destiné à faire le plus de victimes possible dans un endroit de grande affluence, une gare routière. Sans vouloir créer d'échelle de malheur, les événements de Saint-Jean-sur-Richelieu et d'Ottawa me semblent plutôt deux actes isolés de haine et de brutalité gratuite qui ont eu pour cible des représentants officiels du Canada.

Mais je ne veux pas jouer sur les mots ici en ce qui concerne les deux tragédies. Ce qui m'a plutôt choquée au plus haut point, c'est l'usage de ces mots qu'en ont fait les conservateurs sans la réserve qu'ils se devaient de respecter dans le cadre de leurs fonctions. N'y avait-il pas lieu d'attendre les premiers résultats d'une enquête avant d'avancer la présence d'un véritable réseau de djihadistes au pays ? Quel message a-t-on voulu lancer avec tout ce cérémonial autour des funérailles régimentaires de feu Nathan Cirillo en présence même du secrétaire d'État américain, John Kerry, qui s'était soudainement intéressé à ce qui se passe au nord de la frontière ? Pourquoi avoir immédiatement utilisé des termes dignes de stratégies de guerre alors que le premier ministre Harper et son équipe savaient très bien que le peuple canadien était sans aucun doute sous le choc ?

« Ce ne sera plus jamais pareil. Les événements de cette semaine nous rappellent tristement que le Canada n'est pas à l'abri des attaques - des types d'attaques que nous avons vues ailleurs dans le monde», a-t-on pu entendre de la bouche de monsieur Harper (de mémoire). « Ces gestes (des auteurs des attaques) nous amèneront à augmenter notre détermination et redoubler nos efforts et ceux de nos agences de sécurité nationales à prendre toutes les mesures nécessaires pour identifier et contrer les menaces et assurer la sécurité du Canada ».

Mais, monsieur Harper, dans quel monde vivez-vous ? Il y a bien longtemps que le monde n'est plus comme avant. Des attentats, il y en a chaque jour dans plusieurs pays du monde, lesquels font de nombreuses victimes au sein des populations locales. Même si j'ai la chance de vivre au Canada, pays de paix et sécuritaire, je fais partie de ce monde en dérive, et si je suis chaque jour consciente de la chance que j'ai, je suis aussi atterrée de savoir que tant de gens vivent dans la plus grande pauvreté ou dans la peur ailleurs dans le monde. Et je sais aussi que le pays dans lequel je vis participe d'une façon ou d'une autre à certaines dérives géopolitiques. Car il est évident que les pays occidentaux, en tout cas certains de leurs joueurs, ne sont pas étrangers au bordel qui se répand dans certaines régions du monde, notamment au Moyen-Orient. La Syrie en est un bien triste exemple. L'or noir, les gros sous et la vente d'armes sont au cœur de certaines « amitiés » ou « connexions » douteuses. Avec son super ami, les États-Unis, le Canada n'y échappe pas. Et ne parlons pas des pays européens, dont la France. Comme dernier exemple, beaucoup se sont ainsi demandé pour quelles raisons « officielles » Bernard-Henri Lévy s'était rendu dernièrement en Tunisie (Bernard-Henri Lévy refoulé en Tunisie http://rue89.nouvelobs.com/2014/11/01/bhl-degage-comite-daccueil-bernard-henri-levy-a-laeroport-tunis-255816).

L'État islamique est une création de ces dérives qui perdurent depuis longtemps. Successeur d'Al-Qaïda, ce groupuscule encore plus radical instrumentalise les concepts religieux de l'islam à des fins politiques. Je me demande ainsi d'où vient l'argent nécessaire pour mener à bien ses actions. Pour parvenir à ses fins, l'EI n'hésite pas à abattre ses ennemis (Les djihadistes abattent 200 membres d'une tribu sunnite http://www.lapresse.ca/international/dossiers/le-groupe-etat-islamique/201411/02/01-4814978-les-djihadistes-executent-plus-de-200-membres-dune-tribu.php?utm_categorieinterne=trafficdrivers&utm_contenuinterne=cyberpresse_B9_international_29810_accueil_POS3 ). Ainsi, les plus grandes victimes ne se situent pas dans nos pays sécurisés. Et sont pour la plupart du temps, ces musulmans que l'on associe trop rapidement à l'extrémisme islamique. Comme l'a fait Adolf Hitler à une époque, ces groupes radicaux en puissance profitent d'un état de crise sociale et économique général pour faire de la propagande et enrôler, quitte à exterminer sans scrupule leurs ennemis. Alors oui, je suis inquiète. Y compris de cette radicalisation de jeunes et de moins jeunes.

Toutefois, je n'adhère pas aux propos du gouvernement conservateur. Je n'adhère pas au fait que le Canada s'associe sans hésiter à la force de frappe aérienne décrétée par les États-Unis. Si la menace que représente l'EI est bien réelle sur le terrain, il y a aussi beaucoup de gens qui sacrifient leur vie pour le combattre et qui vont être des victimes collatérales de ces frappes aériennes. Le bordel n'en sera que plus grand. Cela aurait été bien que notre pays démontre un véritable pouvoir d'influence pour penser avec ses alliés, y compris musulmans à une solution politique. Ce qui n'empêche pas bien sûr nos services de renseignements déjà fort compétents de rester vigilants, comme ils l'avaient été avec les auteurs des derniers drames. Mais pensez-vous vraiment qu'il aurait été possible pour eux de prévenir les actes de folie de Moncton, Saint-Jean-sur-Richelieu et Ottawa ? Isolés, ils me font plutôt penser à des actes suicidaires de personnes d'abord au bout du rouleau psychologiquement avant d'être des adeptes de l'EI. Alors, s'il vous plaît, monsieur Harper, ne profitez pas de telles situations pour jouer les gros bras avec l'Oncle Sam.

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