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Douce France, cher pays de mon enfance

14/08/2016 07:56 EDT | Actualisé 14/08/2016 07:56 EDT

«De mon enfance», c'est un peu plus que ça ; je t'ai quittée à l'âge de 28 ans pour suivre mon amoureux, attiré par la culture nord-américaine et décidé à y vivre le grand rêve. Tu comprendras que je ne pouvais pas le laisser partir tout seul! Pendant plus de treize ans, je ne suis même pas revenue te voir. Pas que je fusse fâchée envers toi, mais la vie et ses aléas ont fait que les années ont passé très vite.

Ces derniers temps, on parle beaucoup de toi et pas vraiment pour les bonnes raisons. Aujourd'hui, plus qu'avant, on te frappe, on te fragilise et on te terrorise. L'ambiance chez toi est lourde, le moral au plus bas, et l'avenir très sombre. Comment pourrait-il en être autrement?

D'aussi loin que je suis, cela m'attriste énormément. Impuissante, je me sens comme un petit soldat prêt à aller défendre la mère patrie ; moi qui n'ai pourtant aucun sens du patriotisme. Alors que bon nombre de tes habitants veulent te fuir, j'ai envie de revenir vers toi. Bizarre, non? En même temps, c'est tellement facile à dire quand on n'a pas cette menace qui plane en allant simplement boire un verre sur une terrasse, en prenant le métro ou en allant admirer des feux d'artifice...

Il est certain qu'au Canada, et au Québec où je vis, on se sent nettement plus en sécurité. Au point d'être parfois déconnectés du monde. Ici, il y a ce type d'angélisme de ceux qui n'ont jamais connu. Loin de la menace, il est plus facile de s'insurger, de se questionner, de décortiquer et même de juger. Tellement plus facile de ne pas aller au-delà de la nouvelle. Tellement plus facile de lancer toutes sortes d'hypothèses et d'explications sur ce qui t'a menée dans un tel bourbier.

On met en cause tes ratés dans l'intégration de ta population immigrante (vrai), l'éternelle discrimination à l'embauche (vrai), la pauvreté d'une partie de plus en plus grande de ta population - et pas seulement immigrante - (vrai), la crise économique dont tu ne sais pas comment te relever (vrai), les politiques internes et externes inefficaces de tes dirigeants actuels et précédents, tous partis confondus (vrai) ; autant de raisons qui peuvent en effet expliquer cela.

Les ratés d'hier

Pourtant, je crois que la situation d'aujourd'hui est aussi née des actes d'hier à plus grande échelle en termes de responsables sur la scène géopolitique. Comment ne pas penser à l'invasion de l'Irak? Comment ne pas penser à l'illusion des pays occidentaux de pouvoir transposer - ou d'imposer - leurs propres notions de la démocratie?

Aujourd'hui, il est temps que nous soyons indignés.

Comment ne pas penser aux promesses de lendemains qui chantent dans les pays du Printemps arabe, restées pour la plupart lettres mortes? Comment ne pas penser au lucratif marché des ventes d'armes qui ont enrichi et qui continuent d'enrichir ces mêmes pays occidentaux qui font la morale (la France a cette désolante 2e place au palmarès des plus grands vendeurs d'armes au monde)? Comment ne pas penser à ce capitalisme mondial ravageur, déclencheur de crimes contre l'humanité (oui, oui, j'assume), tant tout n'est désormais que valeur marchande?

Comment ne pas penser aux tragédies humaines qui se déroulent sous nos yeux, notamment en Syrie ou en République démocratique du Congo? Comment ne pas penser à ces milliers de migrants qui fuient l'horreur au péril de leur vie ; une vie qui vaut bien peu pour les passeurs. Pitoyable ce que des humains sont capables de faire subir à d'autres humains... Le monde va mal - et pas seulement en France - et ce n'est pas parce qu'on se trouve dans un endroit relativement épargné, comme c'est le cas au Canada, qu'on ne doit pas se désoler. Pour ma part, c'est une tristesse qui m'étreint un peu plus chaque jour.

Pour revenir à toi, douce France, tu incarnais - et incarnes toujours - une ouverture aux autres. Chez toi vivent les plus importantes communautés musulmane et juive d'Europe. Tu peux en être fière en cette période de rejet - et même de haine - de l'autre. De ce fait, en cette période troublée hors de tes frontières, ta laïcité pure et dure à la française fait de toi l'ennemi à abattre. Pour preuve, les fous enragés qui te frappent fort frappent tout le monde, sans distinction aucune : juifs, musulmans, hommes, femmes, enfants, vieux, jeunes. Aucune considération de religion ou autre idéologie ne peut justifier une telle folie meurtrière.

Une guerre avant tout économique

À croire bon nombre de Français, tu es à fuir comme la peste, tant ta situation sociale et économique est catastrophique. Faut dire qu'en France, on aime bien tomber dans le drama et employer les grands mots. Pourtant, la crise économique se vit aussi ailleurs. Faut dire que notre quotidien semble se limiter à sa courbe. Les principaux joueurs des marchés se livrent une guerre pour grappiller ou conserver des parts de marché. Les médias sont toujours plus alarmants quant à la situation : chutes des prix du pétrole, capitalisations boursières, risques des taux de change, inflations des coûts d'exploitation, bonis faramineux, conflits d'intérêt, abus de pouvoir, dégraissements des masses salariales et augmentation en conséquence des cours des actions, passe-droits, escroqueries, déclins des budgets de l'éducation et de la culture, surconsommation et endettement endémique, etc. Et j'en passe.

Même le Québec - et particulièrement Montréal, qui semble être l'eldorado pour de nombreux Français - est touché. Si le taux de chômage n'est pas très élevé, il faut tout de même savoir que la pauvreté est quand même grandissante à Montréal. De plus en plus de personnes doivent avoir deux emplois pour joindre les deux bouts ; aussi sont non considérés comme chômeurs les chercheurs d'emploi de longue date, les travailleurs autonomes au statut précaire de plus en plus nombreux, beaucoup par choix, d'autres parce qu'ils ne parviennent pas à trouver un emploi dans un marché de l'emploi extrêmement petit ou même saturé dans certains domaines d'activités.

Et la tendresse, bordel!

Tout ça pour dire, «douce France», que je te souhaite de revenir à une certaine douceur, toi dont le mélange d'intelligence, du sens de l'absurde et du cynisme et de l'amour du bon et du beau ne se retrouve nulle part ailleurs. Certaines de tes qualités font ton charme naturel, d'autres tapent sur les nerfs. Ton petit côté prétentieux n'est pas apprécié de tout le monde. Mais bon, vaut mieux avoir la prétention de ses opinions - aussi tranchées soient-elles - qu'une absence totale de celles-ci.

Aujourd'hui, il est temps que nous soyons indignés, pas forcément à coups de démonstrations publiques, mais individuellement. On ne peut plus parler de la situation économique en Europe, aux États-Unis ou au Brésil. C'est le modèle économique mondial dans son ensemble qui ne fonctionne plus tel qu'il est et qui est à réinventer. Non plus uniquement en termes de territoires ou de situations économiques (comme cette Europe qui n'est plus qu'une simple zone euro) mais en termes de développement global et social. Je rêve au retour d'une certaine tendresse dans le poids de nos mots. Je rêve en couleurs? Peut-être... De toute façon, la planète vit déjà à crédit.

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