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Pourquoi je n'ai pas dénoncé mes trois agresseurs sexuels

La seule raison qui m'aurait poussé à dénoncer, c'est de mettre l'agresseur en prison pour qu'il ne fasse pas d'autres victimes.

16/11/2017 09:00 EST
redstallion

Ces dernières semaines, dans toute cette vague de #moiaussi sur les dénonciations d'agresseurs sexuels, des victimes brisent le silence et portent plainte à la police ou à tout le moins nomment leurs agresseurs publiquement et c'est très bien. Mais que faire de tous ceux qui ont été victimes, comme moi, de ces actes illégaux et ne savent pas toujours comment agir au présent par rapport à ces évènements du passé, souvent un très lointain passé?

Incompris par ceux qui n'ont jamais été agressés, nous, les victimes, vivons à la fois deux tourments: les séquelles des agressions du passé sur notre présent et la pression de la société qui nous demande de dénoncer à tout prix pour notre supposé bien et le bien de la société. Autrement dit, nous avons deux travaux: celui de guérir de ce que nos agresseurs nous ont fait subir et celui de faire plaisir à la société en jouant à la parfaite victime. J'aimerais vous dire que le premier travail, je n'ai pas demandé à l'avoir, et le deuxième non plus. Pendant tout ce temps, on ne demande rien à l'agresseur sauf de se trouver un bon avocat.

Pourquoi j'ai décidé de ne pas dénoncer au criminel mes trois agresseurs

Notez bien que je ne suggère pas du tout aux victimes de ne pas porter plainte parce que moi je ne le fais pas. Au contraire, si une victime se compare à mon cas et décide que pour lui/elle c'est le moment de dénoncer et se rendre à la police, c'est exactement la réaction que je veux susciter. C'est déjà assez pénible de vivre une agression, et en plus, se rajoute notre questionnement presque quotidien de déterminer comment réagir à ses agressions du passé. Alors que l'agresseur, lui/elle, ne doit se demander que sporadiquement si ses victimes vont le dénoncer ou pas et le reste du temps il/elle se promène dans la vie sans autres heurts.

Notez bien que quand je parle de ne pas dénoncer, je parle de la démarche en justice. C'est-à-dire se rendre au poste de police, exposer la plainte dans toute la honte que ça provoque, craindre la riposte de l'agresseur, vivre avec une épée de Damoclès pendant toute la durée de la procédure judiciaire, affronter l'agresseur en cours, affronter l'avocat de la défense et risquer une poursuite au civil si l'agresseur n'est pas déclaré coupable.

Je ne m'exprime pas sur le fait de ne pas dénoncer son agresseur à son entourage et dans les réseaux sociaux. Ça c'est une démarche que toutes victimes devraient s'autoriser et c'est un peu ce que je vais faire ici. Et je ne parle pas des personnes qui sont présentement prises dans une situation de harcèlement et qui doivent s'en sortir maintenant. Si mettre une distance physique entre ces personnes et leurs agresseurs leur est impossible, alors oui, dénoncer officiellement devient impératif.

On sait comment la haine consume par en dedans alors que la personne détestée n'en a peut-être aucune conscience.

J'avoue que je n'ai pas un esprit vengeur, donc juste dénoncer pour rendre à l'agresseur la monnaie de sa pièce, ça m'a effleuré l'esprit, mais le coût en haine soutenue aurait été trop grand. On sait comment la haine consume par en dedans alors que la personne détestée n'en a peut-être aucune conscience.

La seule raison qui m'aurait poussé à dénoncer, c'est de mettre l'agresseur en prison pour qu'il ne fasse pas d'autres victimes. Mais ça revient encore à dire que le fardeau est sur la victime de tout orchestrer, tout arranger pour sauver la société, ou tout se culpabiliser de laisser un agresseur en liberté et j'ai dit NON.

Agresseur #1

Je ne vais pas révéler le genre, l'ethnicité ou l'orientation sexuelle de mes agresseurs, mais n'importe quel lecteur intelligent va comprendre assez vite même si j'utilise le genre masculin par défaut.

Mon premier agresseur est un docteur et j'avais 11 ans. Ce docteur m'a prodigué des examens assez "approfondis", si on peut dire. Je n'ai pas compris à ce moment qu'il agissait par pulsions sexuelles.

Il y a eu deux évènements avec lui, la première fois j'ai trouvé ça désagréable et la deuxième fois m'a paru moins pire que la première fois. N'oubliez pas qu'à 11 ans, je pensais qu'il s'agissait de véritables examens médicaux douloureux, mais nécessaires. Seulement beaucoup plus tard, j'ai compris que c'était un acte sexuel. Et que j'ai compris que c'était un pédophile.

En vérité, je n'ai aucune idée de l'impact que ces gestes ont pu avoir sur moi à ce moment, je me rappelle juste que j'ai pleuré dans son bureau. Quoi qu'il en soit, quand je l'ai revu plus tard dans ma vie quand j'étais adulte, il ne s'intéressait pas du tout à moi.

Périodiquement, j'ai souvent effleuré l'idée de le poursuivre au civil, mais la difficulté de toutes les démarches judiciaires face à un riche docteur m'a fait renoncer à la dénonciation. Tout ça peut changer très vite si on m'offre aisément la possibilité de le faire.

Agresseur #2

J'avais 19 ans, encore vierge, et je me rendais chez cette personne dans un but amical. Que j'étais naïf. Mes culottes m'ont été baissées assez rapidement malgré mes timides protestations de jeune adulte incertain et je n'avais aucune érection. Je ne voulais pas de sexe avec cette personne. Cette dernière s'est mise à commenter désagréablement mon sexe et pendant un moment j'ai vraiment cru que j'avais un problème sexuel. Heureusement, j'ai réussi à ne pas me laisser abattre par cet évènement et j'ai fait fi de ses commentaires.

Agresseur #3

Avec cette personne, c'est plus sérieux, j'ai eu un couteau sur la gorge, car je voulais partir après une deuxième rencontre sexuelle. J'étais dans le début vingtaine. Un vrai couteau sur ma vraie gorge. Comme dans les films. Je peux vous dire que je n'ai jamais pensé aussi vite dans ma vie qu'à ce moment pour me dépêtrer diplomatiquement de ma fâcheuse position. J'ai réussi à quitter sans aucune veine tranchée. Le pire est que j'ai voulu revoir cette personne. Ça montre à quel point, pour nous victimes, la situation peut être complexe.

J'étais fortement tenté d'aller à la police, car voies de fait, menaces de mort, séquestration. Nous étions au début des années 90, et les dénonciations n'étaient pas monnaie courante. Je fus 6 mois sans libido. Un couteau sur la gorge, ça refroidit les ardeurs. Et j'ai décidé de ne rien faire et de l'oublier.

Si ça se produisait aujourd'hui, je serais allé à la police.