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Modus Operandi: le vêtement, une extension de soi

26/07/2016 10:54 EDT | Actualisé 26/07/2016 10:58 EDT

Le freluquet

Marius, surnommé le freluquet, vit dans l'ombre de son frère aîné Florentin le tatillon, prospère homme d'affaires qui fait ombrage non seulement à ses enfants mais aussi à ses frères et sœurs. Marius, le cadet de sa famille souhaiterait être considéré avec autant d'admiration que son richissime frangin.

Peu doué pour les affaires il s'est réfugié dans la lecture et croit être un poète en devenir. Pour impressionner la galerie et attirer un peu de lumière de son côté, il épilogue sur l'actualité et abuse des formules toutes faites. Il pige son information dans les grands titres des médias sur le web et s'approprie les commentaires des analystes politiques. Il laisse traîner chez lui dans un désordre organisé sur sa table de salon des magazines volés dans des salles d'attente. À trop vouloir bien «perler» il s'enfarge dans les expressions et sème autour de lui la suspicion sur son savoir. Des chiens «bouviers bernache», des chaudrons «Langoustina», des manteaux de «rat musclé» ou le légume «boy choy», amusent son entourage davantage qu'elles ne l'impressionnent. En plus de ses diarrhées verbales et de ses crâneries, il a développé la fâcheuse habitude de reprendre les gens sur leurs choix de mots et la syntaxe de leurs phrases.

Il écrit des textes poétiques basés sur des jeux de mots qui suscitent un intérêt mitigé chez ses lecteurs et attirent le sarcasme. «Ton corridor, Ton corps y dort»; «Une montée de lait, Une montée de laids»; «Ampleur, En pleurs»; «Pluvieux, Plus vieux».

Alors que Marius le freluquet fait les coins ronds, Florentin le tatillon, son frère, est obsédé par la perfection. La hantise des lignes droites est un phénomène récurent chez lui, à preuve ce supplice qu'il impose à ses passagers quand il stationne sa Audi A8. Monsieur l'empereur stationne son bolide de reculons, question de sauver du temps quand il repartira mais surtout pour exposer la calandre chromée de son char. À la façon d'un airbus qui atterrit guidé par les lumières de la piste il s'aligne sur les lignes jaunes de l'espace de stationnement pour se garer. Il laisse le moteur tourner, sort de la voiture et jette un premier coup d'œil sur ses performances de routier. Trop à gauche. Il déplace le bolide et recommence son scénario. Trop à droite, il bouge à nouveau la voiture. À la troisième tentative, le voilà comblé par son travail de précision. L'auto est centrée à égale distance des lignes de stationnement de chaque côté. Un homme satisfait.

À la maison, les jours de spaghetti il garde près de sa serviette de table le journal du jour qu'il feindra de lire pour se soustraire au carnage des pâtes qui pendent de la bouche de ses trois enfants, mal appris selon lui. Lina, son épouse, joue avant tout un rôle de médiatrice et redoute les conflits entre son époux et ses enfants concernant les bonnes manières à la table.

Le vêtement, une extension de soi

Florentin, qui contrôle d'une façon excessive les moindres détails de ses enfants et de ses employés de peur que quelque chose lui échappe, est-il aussi tracassé par son apparence? Marius, l'archétypal personnage qui s'invente un rôle de toute pièce pour attirer l'attention, sonne-t-il aussi faux avec ses tenues vestimentaires qu'avec sa verve mal structurée?

Nous transférons, inconsciemment, nos attitudes dans la garde-robe. Peut-on imaginer Florentin, cet homme rigide, porter un t-shirt et des jeans troués lors d'une réunion au sommet de son entreprise? On remarquera son sens du contrôle par la rigidité du col de sa chemise et les manches fermement retenues par des boutons de manchettes telles des chaînes. Ses bas, qui portent ses initiales, attirent le regard dans des chaussures polies quotidiennement.

Marius, lui, à trop vouloir impressionner, se désincarnera et ressemblera davantage à un clown qu'à un poète en résidence. Ses fautes de goût auront autant d'impact autour de lui que ses fresques littéraires. La crédibilité d'un personnage est basée sur sa sincérité et son honnêteté. Cela se perçoit et s'entend.

Ne pas se mettre la tête dans l'autruche

Selon moi, certains de nos comportements se retrouvent dans plusieurs secteurs de notre vie. Ma théorie n'est nullement scientifique et repose simplement sur l'observation de femmes et d'hommes qui ont participé à mes ateliers sur la relation au vêtement. J'essaie d'amener ces participants à reconnaître des manières d'agir, des réactions qu'ils reproduisent tant dans leur relation au vêtement que dans leur relation au travail ou encore à la nourriture. Plutôt que de dissocier nos comportements vestimentaires des autres habitudes que nous avons développées tout au long de notre vie, nous devons les intégrer puisqu'ils sont complémentaires. Hérésie, croyez-vous?

Pour paraphraser cet ancien député provincial qui, à vouloir impressionner son auditoire comme le fait si bien Marius, nous a offert ce délice : «Il ne faut pas se mettre la tête dans l'autruche», je pense que sous-estimer notre relation au vêtement ne fait qu'amplifier notre difficulté à développer notre signature vestimentaire.

Malheureusement, puisqu'on associe encore le vêtement à la futilité, il devient difficile de le considérer à valeur égale avec les autres activités de nos vies alors qu'il est un trait d'union marquant dans les étapes de notre évolution. Parler de nourriture, de littérature ou de musique nous expose moins au phénomène des apparences, trois sujets nobles s'il en est par les temps qui courent. Cependant, entretenir une discussion sur le vêtement ouvre grande la porte à la notion d'artificiel, au danger de ternir l'authenticité et à toutes les autres conneries résultant de la connaissance succincte du rapport vêtement/corps/estime de soi.

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  • Anastasia Kuba
    "J’ai une relation si complexe avec ma carapace que je ne saurais même pas par où commencer. Nous avons survécu aux médicaments dans le ventre de ma mère, six opérations de chirurgie orthopédique, une opération non-consensuelle de réaffectation sexuelle, des interventions de ‘confirmation sexuelle’, des agressions sexuelles, deux troubles de l’alimentation, et plusieurs handicaps permanents liés au contrôle au faciès. Une seule de ces choses pourrait tuer ou anéantir quelqu’un mais mon corps ne se laisse jamais abattre et je suis continuellement stupéfaite des neuf vies qu’il m’a accordées."

    - Mason
  • Anastasia Kuba
    "Ma mère m’a fait beaucoup de mal quand j’étais petit (à cause de sa dépression postpartum). Depuis, j’ai une très mauvaise image de mon corps. L’un de mes premiers souvenirs, c’est d’avoir été battu et d’être en larmes parce que ma mère menaçait de me jeter dehors, tout nu.

    Quand j’ai atteint l’âge de la puberté, j’avais tellement honte que je me suis mis à détester mon corps. Et plus je le détestais, plus je détestais ma mère. Après tout, c’est elle qui m’avait fait. La seule chose que je pouvais faire, c’était faire comme s’il n’existait pas. J’étais comme le Dr Jekyll et Mr. Hyde, deux facettes incompatibles du même monstre. Mais, dans mon cas, le bon docteur arrivait mieux à réprimer ses pulsions, et le monstre ripostait de la seule manière dont il disposait: en s’autodétruisant. J’ai développé toute une série de handicaps. J’étais dans une impasse, jusqu’au jour où j’ai rencontré Anastasia, qui vous aide tellement à retrouver une image positive de votre corps qu’elle en est insupportable! Elle m’a aidé à me réconcilier avec ces chairs que je traîne et, ces derniers temps, je déteste un peu moins ma mère."

    -Jim
  • Anastasia Kuba
    "Je participe à ce projet parce que j’ai envie de m’aimer et je sais que je suis à peu près sur la bonne voie. Pour moi, l’amour-propre est une manière de me sentir à l’aise dans ce paquet de chairs et d’os qui me gêne depuis près de trente ans. Que se passe-t-il quand on s’autorise à se mettre à nu – littéralement –, sans défense, sans maquillage, sans vêtements. Seule devant l’objectif. Je trouvais ça à la fois terrifiant et très excitant, et c’est comme ça que j’ai compris que je devais me prêter à l’exercice. J’adore tirer des leçons de mes expériences. Je me suis dit: 'J’ai fait énormément de progrès. J’aime enfin mon corps. Ce sera l’occasion de l’admirer, et d’avoir des super photos sans faire aucun effort!' Disons que les choses ne se sont pas tout à fait passées comme ça…"

    -Daisy
  • Anastasia Kuba
    "Les traumatismes sont intimement liés à mon attirance pour le projet Nothing But Light. J’ai survécu à des violences sexuelles, mais j’ai du mal à savoir ce qui est bon ou non pour mon corps. Le sentiment le plus courant quand j’y fais attention, c’est la honte. Au fil des années, il a appris à se protéger, mais seulement après que mes hanches ont accidentellement permis à des mains de me toucher, après qu’on m’a dit que ce corps ne m’appartenait pas et que d’autres pouvaient en profiter. Ce traumatisme a germé dans mes os, s’est répandu jusqu’à emprisonner ces hanches et ce corps, en me disant que c’était la seule manière d’être à l’abri. Mais aujourd’hui ce corps est le mien, personne ne l’a touché depuis sept ans, et j’ai le droit de m’ouvrir. Nothing But Light m’a permis d’exister et de voir ma peau. Doucement, patiemment, et avec respect."

    - Joss
  • Anastasia Kuba
    “Quand la séance s’est terminée, et que nous avons commencé à regarder les clichés, j’ai dit, à propos de la première: 'Celle-là, je l’aime bien. Elle est apaisée.' Anastasia m’a répondu: Toutes tes photos sont apaisées. Tu es quelqu’un d’apaisé.' Parfois, je l’oublie. Il y a tellement de choses qui me travaillent habituellement l’esprit! J’ai une sorte de trouble obsessionnel que l’on qualifie de ‘purement obsessionnel’, et je n’arrête pas de compter dans ma tête. Les syllabes. Les rythmes musicaux. La machine qui tourne silencieusement en moi mesure constamment tout ce qui peut l’être. La peur et la colère qui envahissent régulièrement mon cerveau à cause du syndrome du stress post-traumatique rendent ce corps particulièrement inhospitalier. J’étais en colère contre énormément de choses depuis près d’un an, et puis je suis tombée malade et j’ai dû faire une pause pour prendre soin de moi."

    -Isobel
  • Anastasia Kuba
    "1) Tu es une fille. 2) Pour être aimée et survivre en tant que fille, tu dois être belle. 3) Mais en fait t’es moche. Il ne te reste plus qu’à faire semblant. Et c’est ce que j’ai fait, avec toute l’énergie du désespoir. Faire semblant d’être une jolie fille, puis une femme sexy. Trente-quatre ans que ça dure, et je déteste toujours autant ça. Au lieu de correspondre à un idéal dont mon corps ne serait jamais à la hauteur. Parfois, j’arrivais si bien à donner l’illusion que j’oubliais pendant quelques heures à quel point j’avais l’air à la fois féminine et si peu féminine. Et puis quelqu’un me prenait en photo et je me souvenais que, selon les critères que l’on m’avait enseignés quand j’étais enfant, je ne méritais pas d’être aimée. Et, pour ne rien arranger, j’étais en outre terriblement gênée. Ce qui explique pourquoi la meilleure manière de me déprimer est de me prendre en photo parce que j’étais censée être jolie, et de me forcer à regarder le résultat. Peu importe où je suis, que je sois entourée de gens qui m’aiment, peu importe ce que je fais, les photos de moi me consternent. Le mot ‘selfie’ m’emplit de terreur!"

    -Carson
  • Anastasia Kuba
    "Je l’ai fait pour deux raisons: 1. Je suis la première à dire que j’ai un super cul, que je suis vaniteuse, que je suis très fière de mon corps noir. Etre noire et vaniteuse, c’est révolutionnaire!

    2. J’espère que d’autres Noires s’identifieront à mes photos. Je veux qu’elles sachent qu’elles sont belles, elles aussi."

    -Taylor
  • Anastasia Kuba
    "Quand nous regardions les photos, Anastasia m’ parlé du fait qu’elle remarquait qu’il y avait toujours un moment où le modèle redevient un enfant. Nous avons trouvé les photos qui montraient ce moment. Il y en avait aussi sur lesquelles on voyait le poids des années sur mon visage et la fatigue que mon cœur tentait de surmonter, même si je ne sais pas si d’autres le verraient. C’était tout aussi charmant. Comme un bébé apeuré que je tente d’aimer et de rassurer de mon mieux."

    -Neil
  • Anastasia Kuba
    "Je savais que ce ne serait pas une séance de photos chics. Mais l’une des choses qui m’attiraient, c’était le défi de montrer ma féminité une fois qu’il n’y a plus de maquillage, de rembourrage, une fois que l’on est nu. Pourtant, en regardant les photos, la seule chose que je remarquais, c’était que j’avais une coupe horrible (ils avaient frisé le matin-même et je n’avais pas eu le temps de m’en occuper), que sans le fond de teint ma peau était rouge et couverte de taches, que j’avais une poitrine d’homme obèse plutôt que des seins, que mon ventre était énorme. J’avais l’air grosse, moche… et bien trop masculine."

    -Joie
  • Anastasia Kuba
    "J’ai toujours fait une distinction entre mon corps et moi depuis que je suis toute petite, pour garder un semblant d’équilibre affectif et physique. Quand j’étais enfant, j’ai été agressée sexuellement, couverte d’insultes, rejetée à cause de la couleur de ma peau, par des adultes et d’autres enfants, et par une personne qui s’occupait de moi. Mon corps a encaissé tout cela, sans que personne ne se préoccupe de mon état d’esprit, de la façon dont je vivais les choses. Ca a été une source d’humiliation au tribunal quand j’étais petite. J’ai trouvé la lumière, et j’ai été obligée de séparer le mental et le physique. Toujours davantage. Je suis née avec des malformations liées aux toxines que respirait ma mère quand elle ramassait des tomates dans la San Joaquin Valley quand elle était enceinte de moi. J’ai subi plusieurs opérations quand j’étais petite, pour réparer ma colonne vertébrale et mon bassin. Je suis née avec un spina bifida partiel, à cause des pesticides. Victime de mon environnement? J’ai attrapé l’hépatite C pendant une de ces interventions chirurgicales parce que j’avais besoin d’une transfusion, ce qui a entraîné un cancer du foie."

    -Wendy