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Un ordre professionnel ou un syndicat pour les profs?

Obliger les enseignants à faire partie d’un ordre modifierait radicalement le monde scolaire. Sont-ils prêts à le faire?

17/08/2017 09:00 EDT | Actualisé 17/08/2017 09:00 EDT
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Les syndiqués de l’enseignement, par exemple, ne possèdent pas de Code de déontologie.

Les jeunes libéraux et les jeunes péquistes se relancent dans un vieux débat, en voulant que les enseignants passent du statut de cols bleus de la vie intellectuelle à celui, plus prestigieux de membres d'une profession libérale. Est-ce si simple? Le fait que ces jeunes, qui sortent de l'école, désirent valoriser la vocation d'enseignant reflète un gros problème. Mais ne risquent-ils pas d'ouvrir une boîte de Pandore ?

La récurrence caractérise ce débat qui revient périodiquement dans l'actualité. Le problème a été bien identifié par le grand romancier Albert Camus, «Mal nommer un objet, c'est ajouter au malheur de ce monde.» Alors, comment contribuer au bonheur du monde? En commençant par bien définir les mots. D'un côté, nous avons l'enseignement qui autrefois, était associé à une vocation et de l'autre, les professions libérales, associées traditionnellement à la médecine, au droit, à l'ingénierie, etc. Le fait d'être un professeur d'université, un avocat ou un ingénieur professionnel syndiqué constitue un oxymoron.

Idéalement, le but premier, bien que contesté par certains, d'une corporation, est de défendre le public. La vice-présidente de la CEQ, Sonia Éthier, affirmait récemment «sans équivoque : le but d'un ordre est de protéger le public.» Les journaux nous apprennent à l'occasion qu'un membre d'un ordre professionnel a été suspendu ou plus rarement radié à vie, comme ce fut le cas récemment pour cette infirmière meurtrière d'Ontario.

Le rôle fondamental d'un syndicat est de défendre ses membres.

Le rôle fondamental d'un syndicat est de défendre ses membres. Un syndicat est obligé de défendre un de ses membres, même s'il est accusé de pédophilie par exemple. Cet exemple est excessif, j'en conviens, mais il illustre bien la réalité. La fameuse grève des pompiers de la ville de Montréal lors du célèbre Week-end rouge'' du 31 octobre 1974, alors que les pompiers en grève avaient laissé un feu important se propager sans intervenir, illustre un autre aspect du rôle des syndicats dans notre société. Aucun pompier ne fut suspendu.

Maintenant que le rôle de chaque organisme est bien défini, je pense aux différences que j'observe depuis plus de 50 années. Peu de chercheurs ont analysé les différences entre un ordre professionnel et un syndicat. Mieux les connaitre temporiserait les prises de position de nos jeunes péquistes et libéraux.

La majorité des collègues de mon cégep, professeurs de philosophie que j'ai fréquentés quotidiennement pendant 36 années, n'ont jamais suivi un seul cours de perfectionnement.

Commençons par le perfectionnement. Les membres d'un ordre professionnel que je connais, comme les ingénieurs, les avocats, les CA, etc., sont obligés de suivre des formations de 45 heures environ, annuellement pour se tenir à jour dans leur domaine. La majorité des collègues de mon cégep, professeurs de philosophie que j'ai fréquentés quotidiennement pendant 36 années, n'ont jamais suivi un seul cours de perfectionnement.

Les syndiqués de l'enseignement, par exemple, ne possèdent pas de Code de déontologie. Personne n'est attitré ou payé pour jouer le rôle de surveillant de l'éthique. Par contre, chaque profession doit avoir un Code de déontologie qui s'adapte aux situations et qui est appliqué par le Syndic de l'Ordre.

Conséquemment, les syndiqués n'ont pas besoin d'assurance responsabilité civile ou professionnelle. Bien qu'en tant qu'officier syndical, j'ai été témoin de fautes graves commises par des enseignants, je n'ai jamais vécu le congédiement de l'un d'entre eux à la suite de poursuites judiciaires. Par contre, tous les membres d'un ordre sont obligés de cotiser à une assurance responsabilité. Régulièrement, les journaux nous apprennent qu'un professionnel a été poursuivi.

Une autre différence entre le syndicat et l'ordre nous fait voir certains tabous propres au monde syndical. Il s'agit de l'évaluation du rendement, du bilan des activités, du degré de performance de son travail. Dans le monde scolaire actuel, c'est une activité contre nature, un sujet tabou par excellence. Alors que chez les vrais professionnels, cela est très valorisé, surtout par les performants, puisque le salaire en dépend. Dans un cégep, demandez de mesurer l'efficacité des programmes d'aide aux étudiants handicapés par exemple, ostracise le demandeur. Les spécialistes des sciences de l'éducation engagés pour aider ces jeunes n'apprécient pas. Les membres d'un ordre sont souvent payés à l'acte. L'évaluation de leur travail se fait sur-le-champ.

La règle de l'ancienneté ordonne le travail des syndiqués. Quelle que soit la compétence de l'enseignant, c'est le plus ancien qui obtient un poste convoité. Si tu as des projets spéciaux, tu entends toujours le même refrain de la part des cadres «mais si tous les enseignants décident de faire de même et de présenter des projets, nous ne pourrons gérer le tout. Donc abandonne le tien.»

Les concepts de plan de carrière ou de possibilité d'avancement n'appartiennent pas au monde de l'enseignement syndiqué.

Les concepts de plan de carrière ou de possibilité d'avancement n'appartiennent pas au monde de l'enseignement syndiqué. Un enseignant verra son salaire augmenter graduellement pendant les 15 premières années de son travail. Par la suite, son salaire suivra tout simplement les augmentations du coût de la vie. Enseigne ou pas, améliore-toi ou pas, perfectionne-toi ou pas, ne changera en rien le salaire obtenu.

D'autres aspects qui entourent le travail sont perçus de manière radicalement différente. Le membership d'associations professionnelles, de clubs sociaux, comme le Rotary, les Lions, le bénévolat comme à Centraide, est presque inconnu chez les enseignants alors qu'ils constituent un facteur important d'implication et de reconnaissance sociale chez les professionnels. Dans le monde syndical, de gauche pour utiliser un pléonasme, tout ce qui est rattaché à la traditionnelle charité chrétienne pour aider son prochain est rejeté.

Comme on peut le constater, obliger les enseignants à faire partie d'un ordre modifierait radicalement le monde scolaire. Sont-ils prêts à le faire ?

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