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Lettre à M. Couillard, de la moitié qui écoute...

06/06/2014 09:56 EDT | Actualisé 06/08/2014 05:12 EDT

M. le premier ministre,

J'ai lu avec beaucoup d'intérêt votre discours inaugural en tant que chef de l'État québécois. Comme le soulignait avec justesse le philosophe grec Aristote : «Le début est plus que la moitié du tout.» Cette première adresse à l'ensemble de la population est donc d'une importance capitale. Elle initie et donne le ton au projet de société, dont vous avez la charge du bien commun. C'est le moment privilégié où l'attention de tous devrait être à son meilleur. C'est une occasion cruciale d'établir les orientations fondamentales fondant l'avenir de notre collectivité.

Avec justesse vous évoquez Montaigne, vous rappelez que «ce compagnon de vie encore bien utile après 5 siècles, a écrit : «La parole est moitié à celui qui parle, moitié à celui qui écoute.» C'est là une opinion d'une grande sagesse. Curieusement, le plus difficile n'est pas de parler, mais bien de savoir écouter. La population, dont je suis, vous entend, mais savons-nous écouter ? Inversement, ce n'est certes pas moins facile, le représentant de la volonté de tous au sommet de l'État où nous vous avons placé, sait-il écouter ? La question est importante et lourde de conséquences.

Je me remémore les paroles du roi Créon que Sophocle met en scène dans la pièce Antigone : « Un homme peut-il vraiment se connaître lui-même tant qu'il ne mène pas la chose publique, appliquant et dictant les lois?» Vous voilà placez dans cette situation et vous n'avez pas usurpé ce pouvoir. Il est bien légitime comme en fait foi la forte majorité obtenue lors du suffrage.

Votre projet de conduite de la chose publique table beaucoup sur l'économie et la saine gestion de nos richesses comme du contrôle de nos dettes. On comprend bien la pertinence et la lucidité de ce choix. Votre projet fait aussi une large part à la santé et à l'éducation. Vous osez même affirmer que : «La santé est bien sûr un service public essentiel. Mais l'éducation, c'est notre avenir, notre projet de société.» Ce faisant, si je vous ai bien écouté, vous prenez position pour l'éducation, non pas contre la santé, mais comme la chose à mettre de l'avant dans la perspective d'un développement durable du potentiel humain dans ses qualités les plus nobles. Le professeur que je suis y souscrit et s'en réjouit.

Pour ce qui est de dicter des lois, mon oreille s'est tendue quand vous avez déclaré : «Nous présenterons, en collaboration avec les partis d'opposition, une motion visant à réintroduire dans l'état d'avancement qui prévalait à la dissolution de la 40e législature le projet de loi concernant les soins de fin de vie. Ce projet de loi était un exemple de collaboration parlementaire. Nous le reprendrons là où nous l'avons laissé en souhaitant en faire un travail commun avec les membres des partis d'opposition, notamment la députée de Joliette. Comme je l'ai indiqué, notre formation politique tiendra sur cette question un vote personnel, compte tenu de son caractère exceptionnel.»

M. le premier ministre, ce sujet est effectivement exceptionnel et je ne comprends pas ce qui vous pousse à agir dans la précipitation. Je vous ai écouté l'automne dernier affirmer sans équivoque que l'aide médicale à mourir n'était rien d'autre qu'un euphémisme. Si tel est le cas pourquoi soutenir le projet de loi 52 en conservant la possibilité d'euthanasier les gens ? Aucun des amendements apportés au projet, entre vos déclarations d'alors et la réalité actuelle, ne change cet état de fait.

Qui plus est, vous parlez de «collaboration exemplaire» entre les partis. Vous tenez aussi à réaffirmer que votre parti «tiendra sur cette question un vote personnel.» Je vous invite à considérer que la gravité de la question et son caractère délicat, parce qu'au cœur d'un débat éthique, l'emporte sur la collaboration constatée. C'est bien de cela que vous témoignez en réitérant l'importance d'un vote personnel, et très honnêtement, je vous en sais gré.

Cependant, dans tout débat éthique, la contradiction et l'opposition sont des conditions nécessaires pour parvenir à un certain niveau de discernement sur un sujet. Or, si la commission « mourir dans la dignité » a pris acte de cela et mis en œuvre des travaux, qui assuraient la représentation des positions contraires, malheureusement les conclusions présentées dans le rapport ne tiennent pas compte des résultats effectifs des travaux. En effet, la majorité des intervenants étaient contre l'aide médicale à mourir et non le contraire.

Sur ces questions, les parlementaires ne sont pas des experts et ils auraient dû aller dans le sens de la volonté de ceux qui se sont exprimés à leur invitation. Surtout en songeant que les vrais experts en cette matière, s'il en est, sont les agents des soins palliatifs et ils se sont fortement exprimés contre l'aide médicale à mourir. Avec eux, il fallait biffer cette partie du projet de loi sur les soins de fin de vie. N'était-ce pas un peu votre opinion, toujours en novembre dernier, en témoignant que votre expérience de neurochirurgien ne vous incitait guère au recours à l'euthanasie comme une pratique souhaitable en médecine?

Dans toute cette affaire, la collaboration est peut-être moins exemplaire qu'il ne semble. Sans faire une chasse aux sorcières, il y a lieu de s'en étonner. Peut-être que l'expression du malaise bien naturel que nous éprouvons tous en face de la conscience de notre mortalité personnelle explique la tendance à l'unanimité ? Mais c'est l'expression d'un malaise, non d'une compréhension de la complexité de la question et de ses impacts sur le bien commun. D'ailleurs je vous invite à regarder les choses bien en face. L'expérience sur le terrain des femmes et des hommes impliqués en soins palliatifs répugne à l'adoption d'une loi permettant le recours à l'euthanasie. Ces personnes témoignent que l'accompagnement patient et attentionné des mourants métamorphose le malheur immédiat en une sérénité effective où l'humain se révèle dans ce qu'il est de plus essentiel. S'il y a des exceptions, elles sont rarissimes et nul n'est abandonné dans des souffrances insupportables.

Si je vous ai bien écouté, vous avez déclaré reprendre les travaux, là où ils étaient rendus avant les élections. Je voudrais comprendre qu'il s'agit de prolonger la discussion, de revoir et d'améliorer le projet de loi en éliminant tout recours à l'euthanasie. Ce serait vraiment pour le mieux et le bien commun.

En attendant, M. le premier ministre si les choses devaient se précipiter et que le vote est imminent, je ne désespère pas que vous renouveliez votre jugement sur la question et que vous exprimiez sans détour vos réserves sur les effets pervers qu'engendre ce type de lois sur le climat social.

Pour en finir, je vous suggère de lire le tout récent essai sur Montaigne écrit part le professeur Pierre Manent. Si Montaigne est toujours votre compagnon de route, vous apprécierez cette lecture sans contredit, le titre : Montaigne, la vie sans loi. Il ne faudrait pas être opportuniste jusqu'à ajouter : «sans loi 52», mais qui sait ? Peut-être?

Bref, je ne sais pas si ce que j'ai dit ici est bien reçu, mais j'espère que les premiers gestes posés sous votre gouverne ne seront pas de nature à engendrer plus de maux que de biens. C'est ce que j'appelle sincèrement de mes vœux.

À bon entendeur, salut!

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