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Lire c'est élire: Shakespeare et Trump

14/11/2016 10:49 EST | Actualisé 15/11/2016 10:41 EST

Le jour de l'élection à la présidentielle américaine, je présentais dans mon collège une lecture publique du beau poème de Shakespeare sur le viol de Lucrèce. Deux comédiens professionnels accompagnés par deux jeunes musiciens ont livré une prestation haute en couleurs, touchante et inspirante.

En présentant l'œuvre, en la situant dans son contexte et en caractérisant sa genèse de Tite-Live à Shakespeare, je n'ai pas manqué de lier son propos à l'actualité politique.

Quelque trois cents personnes, principalement des étudiants, ont assisté à ce spectacle où l'oralité rendue à ce texte intemporel suscite et supporte la réflexion sur nos questionnements contemporains.

En trente ans d'enseignement de la philosophie, j'ai toujours tablé sur la lecture des grands textes classiques de la littérature occidentale. Cela est le support de mon enseignement. Les mots des grands penseurs deviennent la base d'un espace de dialogue où nos idées prennent racine dans un échange fécond.

Je constate, au plaisir renouvelé dans la pratique de ma profession, l'incarnation du propos de Bernard de Chartres : «Nous sommes des nains juchés sur les épaules de géants ; nous voyons plus qu'eux, et plus loin ; non que notre regard soit perçant, ni élevée notre taille, mais nous sommes élevés, exhaussés, par leur stature gigantesque.» C'est là, me semble-t-il, l'essence même de l'enseignement de la philosophie et le suc précieux de toute formation générale et intégrale au service du bien commun.

Pour passer de la conviction à l'illustration, je reconduis le message reçu d'un de mes anciens étudiants, présent à l'événement du 8 novembre dernier. Au risque de passer pour présomptueux et de me donner des airs de m'as-tu-vu, je reproduis le texte dans son intégralité. On y discernera moins la vantardise que l'effet produit par la rencontre avec les grands penseurs :

Bonjour,

Je suis allé à la représentation du Viol de Lucrèce hier et j'ai déjà suivi votre cours de Philosophie et rationalité l'automne dernier. Hier, vous avez pris la peine de nous faire remarquer le caractère toujours actuel de cette antique pièce et je crois que tous ceux qui y étaient réalisent maintenant la portée de votre message en voyant l'issue de l'élection présidentielle aux États-Unis...

Malgré qu'aucun des deux candidats n'était aussi inspirant que le personnage de Lucrèce, personne ne s'était attendu à la victoire de ce cher Donald... qui est d'ailleurs accusé d'harcèlement sexuel! Le «timing» de la pièce d'hier n'aurait pu être meilleur, chapeau.

Mais le dénouement inattendu de cette élection m'a aussi rappelé l'un de vos cours. Il était question d'un genre d'oracles athéniens dont j'ai oublié le nom (c'était un joli mot grec, me le rappellerez-vous?) [En fait je faisais référence aux aruspices.] qui prenaient le pouls de la population et qui discouraient avec les Athéniens [les Romains, car l'aruspice est associé à la mythologie latine] en faisant des prédictions sur leur avenir politique (si ma mémoire est bonne...). À ce moment, c'était les élections fédérales qui se déroulaient ici et vous disiez que ces personnages de l'Antiquité avaient toujours leur équivalent aujourd'hui : les sondages et les médias.

Pour faire le lien, vous nous aviez raconté que lors d'une conférence, un stratège de Charles de Gaulle avait été interpellé par le conférencier et qu'il avait dit que lui et son équipe faisaient exactement la même chose que les «sondeurs» d'Athènes : ils envoyaient des sondeurs pour influencer favorablement l'issue du vote, étant donné que les sondages ont souvent un effet de prophétie auto-réalisatrice.

[Cette réflexion est tirée, non d'une conférence, mais d'un cours auquel j'ai assisté et donné par le professeur Pierre Manent à Paris. Le stratège dont il est question était un vieux monsieur de plus de 90 ans. Il était de l'entourage de Charles De Gaulle lors de sa dernière campagne à la présidentielle française. Pour comprendre la problématique autour des questions politiques, je recommande la lecture des œuvres du professeur Manent.]

C'est d'ailleurs pourquoi la présidentielle qui s'est terminée ce matin marquera autant l'histoire: tous les experts et tous les sondages prédisaient la victoire d'Hillary, pourtant ce n'est pas du tout ce qui est arrivé.

Aussi, en parlant du «politically correct», vous aviez parlé d'un philosophe ou d'un auteur russe exilé (dont j'ai encore oublié l'identité, [il s'agit d'Alexandre Soljenitsyne]) qui disait que la politique au Canada était trop douce, qu'il n'y avait pas d'action, que rien d'extrême ne se produisait jamais dans notre petit coin de pays ; bref, que nous sommes un peuple où le politiquement correct règne et que cela empêche l'avènement de «grands» changements, de grandes révolutions.

[Voici ce que disait Soljenitsyne : «Si seulement il y avait au moins des villes convenables! mais le Canada est aussi à la traîne en ce domaine, et les villes y semblent envahies par la paresse intellectuelle : par contre, on voit des hippies abrutis, costauds, gras de lard : sur ce point, le Canada n'est pas à la remorque du monde civilisé, ils se chauffent au soleil sur les gazons, se vautrent dans des fauteuils dans les rues en plein pendant les journées de travail, bavardent, fument, sommeillent. Pierre Elliott Trudeau, dont il trouva les contacts "parfaitement inutiles" et le personnage totalement... "insignifiant"!»

Alexandre Soljenitsyne, Le grain tombé entre les meules, Fayard, 1998, pp. 241-247.] 

Encore une fois, cette thèse que vous avez relatée ne saurait être plus juste aujourd'hui. Peu importe qui gagne les élections ici, personne n'en fait tout un plat et on ne craint jamais vraiment les répercussions qui pourraient s'ensuivre car tous nos politiciens sont assez modérés. Mais chez nos voisins du sud, on a encore une fois l'occasion de voir LA politique ; celle avec un grand «P», celle qui ne laisse personne indifférent, celle qui peut susciter la plus grande admiration tout comme le plus profond dégoût, celle qui peut soulever des foules et faire trembler des nations, celle qui peut nous faire sourire ou pâlir... C'est celle qui est la seule à être observée anxieusement par tous et on comprend maintenant pourquoi.

Pour être franc, si Trump n'avait pas gagné cette élection, je ne vous aurais sans doute jamais écrit ce message... Circonstance exceptionnelle oblige, on peut aussi dire que c'est ce genre de politique endiablée qui fait écrire les étudiants à leurs anciens profs! J'espère que vous racontez toujours l'anecdote de la conférence à vos étudiants, car, encore une fois, ça ne saurait être plus actuel.

Vous avez un grand talent pour vulgariser la philosophie et la rapprocher de façon concrète au monde d'aujourd'hui, celui dans lequel vos étudiants vivent. Je n'avais pas de très grandes attentes envers mon premier cours de philo, mais je crois que vous avez su convaincre moi et bien d'autres sceptiques de la pertinence de ce cours dans notre formation collégiale. Les textes poussiéreux que nous boudons tant auront toujours des messages à nous adresser et ce sont des professeurs comme vous qui peuvent rendre ceux-ci dignes d'intérêt.

Je vous souhaite une belle continuité dans votre carrière.

L'élection de Trump m'a débobiné. Et vous ?

Cordialement,

Benjamin (pseudonyme pour préserver l'anonymat de l'auteur)

La lettre de ce jeune homme interroge la complexité de prédire le résultat d'une élection, mais aussi l'influence des prédictions elle-même sur les votants. Elle souligne le caractère passionnel et dangereux de la chose publique mais aussi combien il y a là le ressort d'une vitalité. Elle ouvre la réflexion sur des thèmes pérennes où le «timing» est toujours à propos. Elle rappelle avec acuité le mot de Paul Auster : «La démocratie ne va pas de soi. Il faut se battre pour elle chaque jour, sinon nous risquons de la perdre.»

D'une certaine façon, l'élection de M. Trump représente le triomphe de la télé-réalité dans la reconfiguration la vie politique. Il y a aussi un peu de cela aussi chez M. Trudeau. Dans notre effort à tendre vers le bon gouvernement de soi, la bataille ne saurait négliger la part qui nous revient, celle d'une éducation libérale luttant contre la servitude.

«Lire, c'est élire!», écrivait Jean Guitton. Benjamin, comme bien d'autres, a compris la nécessité comme le plaisir de lire Platon, Aristote, Augustin, Machiavel, Shakespeare, Tocqueville ou Soljenitsyne... Il a saisi l'importance de l'élection, du discernement, dans le choix de nos compagnons dans l'aventure politique où nous sommes inscrits. C'est vrai des auteurs comme des présidents!

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