Louis Rousseau

RECEVEZ LES NOUVELLES DE Louis Rousseau
 

L'art de la trappe

Publication: 13/08/2012 09:44

Le 8 août, le mécanisme de la trappe imaginée par les prédateurs de l'espace public du Parti libéral du Québec a commencé à se déclencher. Comme le savent les trappeurs autochtones et blancs, attraper un animal sauvage est tout un art. Il faut connaître à fond les goûts et les habitudes de l'animal à piéger, choisir le type de trappe adapté, placer la trappe au bon endroit et la dissimuler. On ne prend pas un carcajou avec une trappe à rats et du fromage! Le trappage politique, si on veut s'y livrer, suppose donc une connaissance très fine de la bête à piéger et de la meilleure technique pour y parvenir.

La trappe libérale comporte un mécanisme à deux coups: utiliser l'énergie de la révolte étudiante pour qu'elle se détruise elle-même, pour ensuite la transformer un appât destiné à attirer la population. Le premier coup est en marche. Le calendrier de reprise de la session d'hiver dans les CÉGEPS oblige les associations étudiantes à commencer la convocation des premières assemblées générales. Poursuite de la grève, trêve jusqu'au 5 septembre, reprise des cours afin de sauver la session, les alternatives sont rares et toutes risquées. Le gouvernement sortant tentera de travestir en grande victoire l'ordre revenu ou le chaos éventuel dans l'éducation supérieure.

L'exercice démocratique de la fin de l'été passe obligatoirement par cette trappe construite pour capturer la majorité de la population pour quatre ans. J'ai de gros doutes sur l'habileté du trappeur improvisé. Il s'est souvent trompé. On le voit venir depuis plusieurs mois. Surtout, sa trappe est incapable de capturer et de liquider tout le mouvement social qui s'est mis en branle depuis quelques années déjà et que la révolution érable a doté d'une énergie créative de masse, expérimentée dans la rue comme dans l'espace médiatique.

Je veux ici témoigner d'un espoir plutôt que d'analyser des rapports de force. Beaucoup d'autres professeurs pourraient avouer à peu près les mêmes sentiments et les mêmes convictions. Cela explique d'ailleurs la résistance de plusieurs à la loi 12 qui viole la liberté liée à l'acte de penser et de parler des enseignants et des étudiants.

J'ai eu le privilège de vivre l'aventure de la naissance et de la croissance de l'université publique de l'État québécois de 1969 à 2010. À la fin des années quatre-vingt-dix, j'étais devenu assez pessimiste sur l'évolution de l'institution, dans toutes ses composantes. La bureaucratisation tous azimuts des processus administratifs internes et de ceux qui président au financement de la recherche était devenue un obstacle à la créativité et au changement. Le professeur-entrepreneur s'imposait de plus en plus comme modèle
Mon bonheur de travailler se logeait de plus en plus dans l'enseignement.

Quel plaisir toujours neuf de faire découvrir quelque chose des énigmes que les humains constituent pour eux-mêmes! Mais je sentais mes étudiants de plus en plus inquiets, remplis de peurs. Peu d'entre eux respiraient la confiance en l'avenir. J'avais l'impression qu'un très grand nombre arrivait déjà solidement formaté par la société marchande. J'ai mis du temps à comprendre la portée de leur engagement dans la grève de 2005 contre l'augmentation des frais de scolarité. Je me suis engagé moi-même avec un certain scepticisme dans la grève de 2009 des professeurs de l'UQAM menée pour sauver notre université d'un désastre appréhendé.

Dans les deux cas, à ma grande surprise, c'est à partir d'une lutte née sur le territoire « économiste » que des idéaux humanistes et démocratiques concernant l'accès pour tous et toutes à un savoir libre ont dynamisé l'engagement des participants. Y aurait-il autre chose que des éclats sans suite dans l'histoire? Y aurait-il quelque chose comme un courant de révolte? Une forte proportion de jeunes pensent que oui et trouvent de solides échos auprès des générations qui les précèdent.

De même que des milliers de Québécois, j'ai vu se déployer à partir de février beaucoup plus qu'une deuxième grève contre la hausse des frais de scolarité. Le pouvoir néo-libéral a tout fait pour isoler cet enjeu et le dépeindre, dans sa logique individualiste, comme une question d'investissement. Mais le mouvement étudiant s'est transformé en vaste mouvement social. Paroles critiques forçant l'admiration, gestes de révolte festive utilisant la force communautaire des rituels de rue, prise de conscience des liens entre toutes les dimensions d'une crise locale et mondiale, voilà ce que le mouvement étudiant nous a permis d'éprouver.

La trappe des élections ne pourra pas l'étouffer. Les meilleures trappes sont celles que l'on ne voit pas. Le mauvais trappeur libéral risque fort ici de se retrouver attrapé par des citoyens clairvoyants. Sondage positif ou non, Monsieur Legault, qui nous propose comme avenir collectif de « balancer les livres », n'a décidément pas ce qu'il faut pour deviner la complexité du réel. Le manque d'imagination globale du Parti québécois l'empêche de jouer un rôle historique qu'une majorité aurait sans doute préféré lui reconnaître. Et les autres partis seront entravés par nos règles électorales.

Il faudra donc recommencer rapidement l'exercice électoral. En faire autre chose qu'une arme pour trappeurs. En modifier les règles vétustes d'abord. La vague de fond se propagera à son rythme. L'après quatre septembre se prépare déjà avec passion et intelligence d'ensemble. Plutôt que de craindre le piège, il y a bien des raisons d'espérer. Une patience têtue et collective s'impose.

 
Suivre Le HuffPost Québec