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L'austérité sans fin

05/12/2014 08:42 EST | Actualisé 04/02/2015 05:12 EST

Je lisais récemment le texte d'un chroniqueur bien connu (Martineau, pour ne pas le nommer) qui s'époumonait à dénoncer une commission scolaire pour le réaménagement d'une salle de conférence au coût de 100 000$. « Sur quelle planète vivent-ils », demandait-il, s'en prenant au passage à la folie de vouloir installer des fauteuils ergonomiques et autres fonctionnalités alors que nous sommes dans une ère d'austérité (écrit en majuscules dans le texte).

A priori, bien que je sois d'accord avec les propos de Martineau, il y a une logique sous-jacente qui ne colle pas. Quand on lit l'auteur, on a toujours l'impression qu'il suffit de couper ceci, ou couper cela, pour que les beaux jours reviennent. En fait, les beaux jours ne risquent pas de revenir et l'austérité que Martineau veut imposer aux autres, il devra probablement finir par l'avaler lui-même.

Il y a une génération, on n'aurait pas fait grand cas d'une dépense de 100 000$ par une commission scolaire. La question qui se pose est donc : qu'est-ce qui a changé ? Nous sommes plus pauvres. Voilà. Nos amis d'une certaine gauche diront que ce n'est pas le cas, mais c'est la vérité. Nos amis d'une certaine droite diront que c'est à cause de nos programmes sociaux, et ils auront pourtant tort. L'enjeu central : l'énergie per capita.

Pensons-y un instant. La richesse, c'est quoi ? C'est la capacité à faire plus. Et pour faire davantage, il faut de l'énergie. Si l'énergie était illimitée, il n'y aurait pas de limites. On pourrait envoyer un avion au pôle Nord récolter trois glaçons pour rafraîchir sa bière. Mais voilà, l'énergie n'est pas illimitée. Nous nageons dans une mer d'énergies fossiles depuis trois siècles, et nous commençons à vivre le déclin. Depuis trente ans, l'énergie disponible par humain subit une légère régression dans le monde occidental, et cette tendance se répand partout sur la planète.

En conséquence, nous sommes collectivement plus pauvres. Il faut utiliser une plus grande partie de notre richesse à produire de la richesse. Par exemple, il y a 100 ans, il fallait 1 baril de pétrole pour en produire 100 alors qu'aujourd'hui, avec les sables bitumineux, on en obtient seulement 2 à 5. Ce phénomène est mondial et irréversible. Doit-on rappeler que l'énergie ou la croissance infinies sur une planète finie sont impossibles ?

On a tendance à se glorifier depuis trois siècles, à se considérer tellement supérieurs par rapport aux habitants du Moyen-Âge. Mais nos progrès, à la fin, n'ont été qu'une question d'énergie. Nous sommes des souris tombées par hasard sur un camion de biscuits renversé et qui se sont multipliées en inventant des raisons de croire que leur prolifération n'a pas été autre chose qu'un hasard de l'Histoire, une anomalie. Le déclin est inévitable.

Cette austérité dont parle Martineau, elle ne fait donc que commencer. Aujourd'hui, il dénonce l'aberration d'une salle de conférence à 100 000$. Demain, ce sera autre chose. Quand le déclin commence, il ne s'arrête pas. L'Histoire marche vers l'arrière. On peut très bien imaginer une chronique, dans vingt ou trente ans, dénonçant le gaspillage de fonds publics pour éclairer les routes de campagne. Vingt ou trente ans plus tard, on pourrait dénoncer l'utilisation de l'argent public pour éduquer les plus pauvres. Une autre génération encore, et on pourrait questionner la nécessité d'avoir l'eau courante pour tous.

Ce processus d'effondrement est progressif, catabolique (pour reprendre les mots de John Michael Greer). Chaque période de réduction du niveau de vie (austérité) amène un léger répit, qui sera ensuite suivi d'une autre période de déclin. Ce phénomène a commencé dans les années 70 en Amérique du Nord, alors qu'on a sacrifié le plus gros de la classe ouvrière pour faire produire nos biens à l'autre bout du monde. Cela nous a acheté quelques décennies. Maintenant, on commence à sacrifier la classe moyenne inférieure, avec des hausses de tarifs et des coupures de services. Ainsi, on remonte l'échelle jusqu'à ce que ceux qui se croyaient à l'abri, bien en haut, les Martineau qui réclamaient l'austérité pour tous doivent eux aussi la subir.

À ce stade, la seule chose qui peut être faite, c'est d'imaginer comment vivre bien avec moins d'énergie. Quand on sait que les Européens ont un niveau de vie aussi élevé que le nôtre, mais en utilisant un tiers moins d'énergie, on a déjà quelques idées. Cela commence par une utilisation judicieuse de l'énergie, par exemple en habitant le plus près possible de son travail, en cultivant ses propres aliments, en court-circuitant à la fois les intermédiaires publics (cible de choix de Martineau) et les intermédiaires privés (non critiqués par Martineau). Il faut réorganiser nos villes, nos villages, recréer une paysannerie, rapprocher les services du citoyen en permettant à chacun d'avoir un accès direct et non réglementé à ce dont il a besoin. Il faut relancer les marchés publics, abolir les règlements empêchant à chacun de vivre du fruit de son propre travail, réformer les règles de morcellement du territoire pour favoriser l'accès à la terre pour les moins nantis.

S'en prendre à une commission scolaire parce qu'elle rénove une salle de conférence, c'est la partie la plus facile. Le vrai défi, pour tous les Martineau de ce monde, consiste à pousser leur logique jusqu'au bout, à comprendre que l'austérité sera sans fin et à développer des solutions permettant d'adoucir la chute pour le plus grand nombre. Sinon, ce ne sera que du verbiage, du prémâché, du tapage de fonctionnaires gratuit et sans lendemain.

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