Louis Balthazar

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Six millions de Français se réfugient dans l'extrême droite

Publication: 25/04/2012 14:06

La campagne du premier tour de l'élection présidentielle française aura été jugée plutôt terne par plusieurs observateurs. Elle a tout de même suscité un enthousiasme qui se manifeste rarement ailleurs. Le candidat du Front de gauche, Jean-Luc Mélanchon a ressuscité l'atmosphère des grands meetings d'autrefois avec un immense rassemblement à la Bastille. Les deux candidats de tête ont voulu l'imiter avec des assemblées monstres à la Concorde et au Château de Vincennes. Mélenchon nous a valu des retours nostalgiques aux grandes passions révolutionnaires, des évocations de 1789 et même de 1793, la révolution jacobine, de la Commune de Paris de 1871, de Victor Hugo, Jean Jaurès et Léon Blum. La ferveur suscitée était telle qu'on prévoyait, à un moment donné, que le Front de gauche allait finir troisième, dépassant le Front national. Les résultats furent plus modestes. Mélenchon a dû se contenter de 11% des suffrages. C'est Marine Le Pen qui s'est hissée au troisième rang, obtenant un nombre record d'appui des Français, avec 18% des votes, soit plus de 6 millions de voix. Comment expliquer ce succès du Front national qui constitue la grande nouvelle de cette élection?

La montée du Front national

Il faut d'abord constater que le Parti d'extrême droite a réussi à sortir de sa marginalité et à élargir considérablement sa clientèle électorale. Il a profité du désenchantement de la classe ouvrière à l'égard au Parti socialiste. En France aujourd'hui, tout comme aux États-Unis, au Canada et dans bien d'autres pays, le travailleur moyen s'est éloigné de la gauche syndicaliste. On n'est plus socialiste de père en fils, comme ce fut longtemps le cas. Quantité de salariés sont plutôt séduits par les arguments de la droite autour de la sécurité, de l'opposition aux élites intellectuelles de gauche aussi bien qu'à celles du grand capitalisme. Ils joignent volontiers la masse de petits propriétaires français qui ont toujours voté à droite. Certes, l'appui à la gauche est toujours beaucoup plus fort en France que dans les autres pays occidentaux. Mais cet appui, tout en demeurant le fait de milieux populaires, est aussi, pour une bonne part, celui de la classe dite des «bobos», héritiers de mai 68, aujourd'hui relativement bien nantis.

Plus encore, le Front national est parvenu à séduire des jeunes de tous horizons, désabusés par les faillites des grands partis près du pouvoir. En conséquence, il acquiert une respectabilité nouvelle, s'éloignant de plus en plus de sa réputation d'extrémisme, de racisme et d'antisémitisme. Marine Le Pen s'est démarquée significativement du style de son père, en se gardant bien des déclarations abusives qui lui étaient coutumières. Finies les allusions désobligeantes à la Seconde Guerre mondiale, à la Guerre d'Algérie, aux soi-disant bienfaits de la colonisation. Elle s'en tient plutôt à un nationalisme intransigeant de bon aloi. Elle insiste sur les valeurs républicaines, sur la laïcité, se situant ainsi aux antipodes de l'Action française d'autrefois qui prônait une France monarchique et catholique.

Elle peut donc se présenter comme chef d'un grand parti de droite au point de souhaiter l'implosion du Parti de l'Union pour un mouvement populaire (UMP) pour devenir la véritable opposition à un éventuel gouvernement socialiste. Dépassant l'horizon de la présidentielle, elle songe déjà aux législatives de juin prochain où elle espère obtenir un nombre suffisant de députés pour faire reconnaître le Front national comme un groupe parlementaire.

Un programme radical et explosif

Le programme de Marine Le Pen n'en demeure pas moins radical et explosif. Tout en faisant la promotion d'un idéal gaullien centré sur la grandeur de la nation française et l'Europe des patries, il propose un renversement profond de la situation actuelle : la négation de tous les progrès de l'intégration européenne, le retour à une monnaie nationale, un repliement presque total de la France sur elle-même. On propose encore une limitation drastique de l'immigration, le renvoi de tous les immigrants illégaux et la répression systématique de toutes les manifestations culturelles et religieuses jugées contraires aux valeurs dites françaises. Pour les partisans du Front national, il y a deux sortes de citoyens, les vrais Français et ceux qui ne se sont pas encore suffisamment intégrés.

Ce programme nettement populiste s'en prend aussi aux élites de la finance et de l'industrie, notamment aux entreprises multinationales sans indiquer clairement comment on corrigerait les abus attribués à ces élites et quel serait une politique économique viable d'une France isolée dans un monde d'interdépendances croissantes.

On entend des électeurs du Front national justifier leur vote en exprimant leur ras-le-bol des institutions européennes aliénantes, de règlementations qui étouffent la vie et les bonnes traditions. « On ne se sent plus chez nous dans notre pays, déplorent ces gens, nous sommes envahis par les étrangers, par leurs coutumes, leurs manifestations religieuses. » L'ennemi c'est donc le multiculturalisme, l'immigrant qui ne s'intègre pas, c'est aussi le fédéralisme européen qui impose la présence d'autres nationaux sur le territoire français.

Voilà des arguments populistes, appuyés par un soi-disant gros bon sens, par un conservatisme tout naturel, par un sentiment d'aliénation et d'impuissance. Des thèmes qui trouvent des échos dans le Québec d'aujourd'hui. Combien de Québécois se plaignent aussi de ce qu'ils ne se sentent plus chez eux dans un Québec qui a perdu son âme! Combien sont enclins à opérer des distinctions entre les vrais Québécois, ceux de la majorité francophone et les autres.

On peut comprendre le succès du Front national en France mais on peut aussi espérer que ce succès demeure limité. Car on a tout lieu de s'inquiéter de la prolifération d'une droite ultranationaliste qui ne manquerait pas de produire des effets pervers un peu partout.

 
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