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L'école, cette zone grise où tout se perd

31/01/2014 12:52 EST | Actualisé 01/04/2014 05:12 EDT

Si j'écris aujourd'hui, c'est à titre de suppléant, de futur enseignant et d'immigrant de deuxième génération. Je dois me prononcer sur ce que l'on tente de dépeindre comme des valeurs communes, mais surtout sur ce que l'on tente d'imposer comme idéologie généralisée. Je ne prétends donc pas à la neutralité, mais bien à la déconstruction d'une opinion qui n'est pas la mienne. Je me questionnerai d'abord sur ce concept d'uniformité, qui semble d'ailleurs être le moteur essentiel d'une certaine cohésion sociale, et sur l'impact que tout cela a eu sur ma famille. Je vous expliquerai ensuite ce qu'est ma vision de l'enseignement et ce que j'entends par «bon enseignant». Finalement, j'étalerai mon opinion sur la délicate question des enseignantes voilées, ainsi que sur la relation entre élève et enseignant, que je crois être la pièce centrale d'une bonne éducation.

Uniformité à tout prix?

Je viens d'une famille immigrante chilienne. Mes frères et mes deux parents se sont installés au Québec dans les années 1970, à la suite de la dictature du général Pinochet en 1973. Immigrants exilés, ils ont dû surmonter plusieurs défis que leur imposait leur pays d'accueil.

Tout d'abord, la langue française était - et est toujours - de mise, ce qui est normal si l'on veut communiquer et travailler dans la communauté qui nous accueille. Mes parents ont donc dû suivre des cours, en accéléré, de la langue de Molière, tout en élevant deux enfants en bas âge et en travaillant dans des usines de boutons ou dans la plonge de certains restaurants douteux, puisque leurs diplômes d'enseignante et d'ingénieur agronome n'étaient pas reconnus, chose que l'on omet d'ailleurs souvent de spécifier aux futurs immigrants. Astuce pour attirer de la main-d'œuvre? Bonne foi, mais incompétence? Je ne me prononcerai pas là-dessus, ce n'est pas mon propos.

Puis, avant même que la barrière linguistique soit franchie, ma mère décide de prendre les choses en main et de faire sa maîtrise en éducation. Terminant avec succès ses études, elle réussit à se faire engager comme professeure d'espagnol dans plusieurs cégeps.

Voyant ma mère enseigner m'a ainsi beaucoup impressionné, mais c'est l'ardeur de plusieurs enseignants du secondaire qui m'a réellement donné la piqûre de l'enseignement. Ceux et celles qui éveillaient nos sens et qui nous confrontaient à une réalité qui nous était souvent méconnue. Les meilleurs enseignants que j'ai eus, que ce soit au secondaire ou à l'université, sont ceux qui étaient passionnés de leur matière. Comment transmettre une passion? En la vivant, en la partageant. Cette passion, elle doit se nourrir. Cette passion sort l'enseignant de la neutralité. Un enseignant parfait selon moi en est un qui se permet des apartés sur la matière et qui nous parle de son vécu, de ses expériences et de ses propres interprétations du monde extérieur, car c'est là le mélange qui captive le plus les élèves. C'est ce genre d'atmosphère qui créera des débats au sein de la classe. C'est ce genre de présentation qui permettra aux élèves de s'élever au-delà des notions de manuel scolaire, au-delà du spectre d'uniformité qu'on nous impose dès un tout jeune âge.

Pour en revenir à ma famille, elle s'est éventuellement bien intégrée à la société québécoise. Ma mère ne parle d'ailleurs même pas anglais. Quelle victoire. Le carcan d'uniformité dans lequel nous nous enfonçons devient ici aussi étrange et à la limite douteux et dangereux. La richesse du bilinguisme me semble indéniable. Quant à la diversité d'opinions auxquelles pourraient se heurter les élèves, il va de soi que j'y vois un outil de plus à l'arsenal tant convoité du bagage identitaire et culturel qui nous est si cher.

Vision de l'enseignement

Dans cette lignée, qu'est-ce qu'il faut pour savoir enseigner? Voici quelques-unes de mes pistes de réflexion. Évidemment, les points que je m'apprête à énumérer vont à l'encontre des quatre années de formation des maîtres que j'ai reçue à l'université. Voici ce qui en est.

Un savoir se doit d'être transmis. Qu'on ne me dise pas - encore - qu'un savoir sera créé de toutes pièces par l'apprenant. C'est faux selon moi, et si c'était vrai, cela voudrait dire que nous commencerions notre enseignement en laissant de côté les élèves les moins avancés, sous prétexte qu'un jour leurs savoirs «apparaîtront» et que ce jour, ils apprendront par eux-mêmes les notions requises au récemment peu prestigieux diplôme de fin d'études. C'est ce que le renouveau pédagogique tente de nous inculquer par le biais du programme de formation des futurs enseignants, mais il n'en est rien. Je n'enseignerai jamais à l'aide de ce socioconstructivisme radical.

Ceci étant dit, la bonne influence d'un enseignant se fait ressentir par ses propos tranchés et justes. Un enseignant se doit de connaitre sa matière de façon à pouvoir expliquer un maximum d'ambiguïtés qu'un élève peut percevoir dans un problème. L'enseignant n'est pas une béquille, mais bien un modèle et un transmetteur de connaissances. C'est pourquoi il se doit d'être le plus à l'aise possible avec la matière qu'il enseigne. On peut également pousser la réflexion plus loin en affirmant qu'un enseignant doit être fort mentalement, et ainsi être à l'aise avec sa personne, carrément, car outre les remises en question sur la matière, certains élèves sont capables de piquer au vif chaque signe de faiblesse ou d'incohérence. C'est là qu'on reconnait la force d'un vrai enseignant. Celui qui réussit à faire comprendre à l'apprenant qu'il restera debout, et qu'il restera qui il est.

Relation élève-enseignant

Voilà donc une réelle qualité d'enseignant. C'est celle que je perçois quand j'en vois un bon, un convaincu et un convainquant. Celui qui pourra marquer un élève à vie par ses propos sera celui qui aura fait la différence pour cet élève. Un collègue m'a déjà dit qu'il changeait la vie d'un élève chaque trois ans. J'ai ri, en me disant que c'était un mauvais enseignant. Aujourd'hui, je n'ai que quelques mois d'expérience en suppléance, quelques stages derrière moi, et je peux affirmer qu'il pouvait avoir raison, mais qu'il ne fallait pas s'entêter à essayer de trouver cet élève. Il fallait continuer à enseigner comme seuls nous, enseignants, pouvons le faire.

Un enfant m'a également dit que son enseignante préférée n'était plus à l'école, mais qu'il s'en souviendrait toujours. C'est elle qui lui a appris les mathématiques. L'enfant était en troisième année à l'époque. Ce n'est peut-être pas la chose la plus extraordinaire qui lui arriverait dans sa vie, mais c'était suffisant pour que cette enseignante soit celle qui l'ait marqué à ce moment précis de sa vie. Ah oui. Autre chose. La femme était voilée.

Cette femme a su devenir un souvenir d'enfant, ce qui peut ressembler au plus bel hommage que puisse recevoir un enseignant. Cette femme était forte et c'est ce qui a marqué le jeune élève. Il m'expliquait avec enthousiasme à quel point elle n'acceptait pas l'insolence. Elle inspirait le respect. Il poursuivait ses explications en me montrant comment elle se tenait pour créer un climat propice à l'enseignement, exempt de distractions. Il racontait finalement qu'il n'aimait pas vraiment son nouvel enseignant, parce qu'il fallait toujours fixer le grand tableau blanc « interactif » plein de formes et de couleurs plus étranges les unes que les autres. Tableau qu'il ne fixait d'ailleurs que pour faire plaisir à son enseignant, selon son humble aveu. Bref, il s'ennuyait du temps où la discussion et l'enseignement traditionnel lui permettaient d'avancer au-delà de ses connaissances.

Le point à retenir est qu'au-delà de la personne qui transmet les idées et les connaissances se trouve quelque chose de plus grand qui est nécessaire à l'apprentissage: une bonne relation élève-enseignant. L'élève n'a que faire de ce que l'enseignant porte, ni même de ce qu'il parle, tant qu'il ne lui fera pas confiance, et que non, je ne crois pas que la charia se fraie un chemin dans la tête d'un enfant de six ans qui ne vit que pour ses Pokémons. Je ne crois pas non plus qu'une femme voilée donne un cours sur ce qu'est la charia et je ne pense pas qu'un enseignant musulman au Québec demande à ses élèves de prier plusieurs fois par jour. Le secret dans toute cette histoire, c'est de prendre une grande inspiration et d'oublier les trois intégristes qui se cachent dans un sous-sol semi-meublé en Ontario.

Conclusion

Je ne prétends pas à la vérité absolue, mais je trouve quelques décisions politiques et sociales un peu absurdes. Je pense être en mesure de les critiquer, mais je ne trouve pas que le débat est constructif, ni même qu'il permette, dans un avenir rapproché, d'améliorer considérablement la vie des millions de Québécois. Un certain Jean-René Dufort qualifiait la consultation publique du ministre Dranville de véritable perte de temps. Il explique également qu'une telle commission sur l'économie, par exemple, serait peut-être substantiellement plus révélatrice sur la qualité de vie des gens.

Pour ce qui est de mon vécu, je ne comprends pas pourquoi le Québec se doit d'être uniforme socialement. On vante souvent Montréal comme étant une ville diversifiée, et on affirme même qu'il s'agit d'une richesse. Gens qui parlez souvent en termes de profits, pourquoi n'exploitez-vous pas ce type de richesse? Certaines familles sont exilées au Québec pour plusieurs raisons et jamais on ne s'est questionné sur l'impact de leur appartenance culturelle ou religieuse sur la deuxième génération. Pour ma part, je me sens québécois d'origine chilienne. Mes parents n'étaient pas très pratiquants, mais s'ils l'avaient été j'aurais probablement une tout autre vision de la religion. J'aurais probablement autant d'appartenances à cette religion qu'à plusieurs aspects de la culture chilienne actuellement, et je me sentirais probablement mal à l'aise d'avoir à discuter de valeurs qu'on ne m'attribue pas, sous prétexte que mes parents ont dû quitter leur pays pour venir s'installer ici.

Pour ce qui est de l'enseignement, je crois avoir bien affirmé que le point central de l'apprentissage est la transmission de la connaissance. Que le messager soit voilé, casqué, barbu ou tressé, le message reste le même. La distance professionnelle entre un élève et son enseignant demeure la même. Un petit retour en arrière rappellera que c'est entre autres sous Pauline Marois que l'idée de réforme dans le milieu scolaire se fait sentir. Ce «renouveau pédagogique» avait pour but d'aider les jeunes en difficulté. Évidemment, ce fut un échec lamentable. Ceci étant dit, je crois judicieux de conseiller au gouvernement péquiste de Pauline Marois de réfléchir avant d'imposer certaines règles au sein de ses écoles publiques. Les problèmes de moisissure me semblent par ailleurs un peu plus importants.

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