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Que dire quand on sait que les choses ne vont pas s'arranger

23/01/2017 11:45 EST | Actualisé 23/01/2017 11:55 EST

Il y a des années, mon petit ami de l'époque m'a demandé de lui confier mon rêve le plus fou. «Tu veux vraiment savoir?», lui ai-je répondu.

Il a hoché la tête, impatient de connaître la réponse.

Je me suis penchée vers lui et je lui ai dit à voix basse : «Ce que j'aimerais, plus que tout, c'est que quelqu'un me dise que tout va s'arranger avec suffisamment de conviction pour que je le croie.»

En voyant son air abattu, j'ai compris qu'il était déçu par ma réponse. Mais il n'y avait rien à ajouter, c'était la vérité pure et simple.

«Tout va s'arranger.» Une vraie formule magique, l'une de mes préférées encore aujourd'hui. Je l'ai répétée un nombre incalculable de fois à tous ceux que j'aime et, depuis que j'ai des enfants, je ne cesse de le leur dire : tout-va-s'arranger-ça-va-aller-ça-va-aller, en un flot de mots qui les console lorsqu'ils sont tristes, blessés, effrayés, épuisés, ou en colère de ne pas pouvoir aller à l'école avec leurs sous-vêtements sales sur la tête. Je le répète même dans mon sommeil, quand ils geignent près de moi, comme un réflexe qui s'empare de mes lèvres avant le retour à la conscience. C'est devenu un automatisme, au même titre que de vérifier la propreté du siège des toilettes avant de m'asseoir ou d'étendre le bras pour retenir le passager à côté de moi quand je freine trop fort.

Je me le suis dit à moi-même encore plus souvent, au moins un million de fois pendant toutes ces années, me le répétant comme un mantra pour supporter des situations inconfortables, des pertes d'emploi, des séparations douloureuses et des mauvais jours. Mais à la mort de ma mère, ça ne m'a pas aidé. Ce n'était tout simplement pas vrai et je le savais.

Pourtant, j'ai essayé :

«Ça va s'arranger», me disais-je allongée par terre dans la salle de bains, le seul endroit où je pouvais m'enfermer pour pleurer sans faire peur aux enfants.

«Ça va s'arranger», murmurai-je à mon cadet à sa naissance, en réalisant avec stupeur qu'il ne rencontrera jamais sa grand-mère, pas même une fois.

«Ça va s'arranger», fredonnais-je comme un chant de Noël, anéantie de devoir passer mes premières Fêtes de fin d'année depuis la mort de ma mère.

À ce moment-là, ces mots me semblaient dérisoires et ne m'apportaient pas l'ombre d'un soulagement. Parce que la vérité, c'est que les choses ne s'arrangent pas quand on est en deuil. On perd quelqu'un et puis on vit avec le vide laissé par cette personne. Et je me suis rendu compte que ce vide n'est jamais comblé. Le temps guérit les blessures, mais il ne remplit pas le vide et il ramène encore moins les gens à la vie. Trois ans après la disparition de ma mère, j'ai encore parfois l'impression de l'apercevoir dans un magasin bondé ou de la croiser en voiture sur l'autoroute. Mon seul espoir, c'est que cette plaie béante finira par cicatriser suffisamment pour que je ne me sente pas à vif et dévastée jusqu'à la fin de mes jours.

Je crois que c'est pour ça qu'on a tellement du mal à trouver les mots justes face au deuil de quelqu'un. Que peut-on dire quand on ne peut pas affirmer que tout va s'arranger?

«Comment consoler quelqu'un alors que la vie est très dure, alors que la perte est inévitable, alors que ça fait un mal de chien à tout jamais?»

Et puis, n'est-ce pas rendre un mauvais service à mes enfants que de leur promettre que tout s'arrangera en sachant que parfois, ce ne sera pas le cas?

Hier soir, mon plus jeune fils, celui qui ne connaîtra jamais sa grand-mère, mais qui a ses yeux, est arrivé vers moi en courant parce qu'il venait de se cogner. Je l'ai pris dans mes bras, l'ai serré contre moi et j'ai enfoui mon visage dans ses cheveux. D'instinct, je me suis mise à lui dire que tout irait bien, puis je me suis arrêtée et je me suis forcée à prendre une profonde inspiration. Je sentais ses cheveux, où l'odeur de bébé, de plus en plus tenue, le disputait au parfum de shampoing et de yogourt dont il s'était barbouillé après le dîner. Le visage rougi de larmes, il a attrapé ma chemise avec ses petits poings et s'est essuyé les yeux avec.

«Je suis là», lui ai-je dit doucement, pour tester la formule. Ça sonnait juste. Ce n'était pas un mensonge. «Je suis là», ai-je répété un peu plus fort, et j'ai senti qu'il se détendait contre moi, parce qu'il sentait qu'il y avait en effet de la place pour lui en moi.

Oui, j'ai de la place pour lui en moi. J'ai aussi de la place pour son frère et ses sœurs, pour mon mari, pour nos familles tout entières, nos amis et tous les gens que j'aime et que je vois souffrir, à qui j'aimerais tellement dire les mots qui font du bien, les seuls mots que nous savons tous être vrais lorsque nous comprenons que, peut-être, tout n'ira plus jamais aussi bien qu'avant :

«Je suis là.»

Ça sonne juste parce que je crois que nous avons tous de la place en nous : dans nos cœurs, dans nos prières, sur notre canapé, au creux de notre épaule, dans nos oreilles. Nous avons suffisamment de force dans les bras pour partager un fardeau trop lourd pour une seule personne. Suffisamment de place dans nos vies pour être témoin de ce qui arrive aux autres. Être témoin, c'est aimer et aimer, c'est peut-être la seule chose dont nous ayons besoin.

Voilà bien longtemps qu'on ne m'a pas demandé ce qu'était mon rêve le plus fou. Si quelqu'un me posait la question aujourd'hui, je lui répondrais : «Je veux juste que tu sois là. Fais-moi une petite place au fond de toi.»

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Ce billet initialement publié sur le Huffington Post États-Unis a été traduit de l'anglais par Fast For Word.

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