Lise Ravary

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Mourir pour guérir

Publication: 9/02/2012 12:45

Je vous avertis tout de suite: ce blogue ne fait pas dans la dentelle. Eh oui, je mets tout dans le même paquet. Tout ce qui n'est pas scientifique. C'est comme ça.

L'été dernier, Chantal Lavigne, une maman de 35 ans, est morte « cuite » dans sa sueur à la suite d'un traitement de sudation administré par une gourou de 5-10-15 se croyant investie d'une mission chamanique pour sauver l'humanité souffrante. Le centre Reine de la Paix où cette sangsue du mal de vivre offrait des traitements en apparence inoffensifs: reiki (imposition des mains), massages et traitements énergisants, il en existe des centaines au Québec. Aucune réglementation n'encadre leurs activités et la formation des «thérapeutes», qui sont généralement des femmes. Tout comme les clientes, il faut le dire, même si c'est pas beau.

Il y a plusieurs années, j'ai fait un grand reportage pour la défunte revue Qui? sur la nouveauté qu'était alors la croissance personnelle. Dans ma mire, Écoute ton Corps, cette multinationale de la culpabilité patentée, les ateliers d'un pseudo-psy bardé de diplômes d'universités américaines inconnues au bataillon et dont j'ai oublié le nom et un mouvement très connu et très populaire à ce jour, le Landmark Forum.

J'ai infiltré ces organismes pendant plusieurs semaines. Je n'ai jamais eu aussi peur de toute ma vie. Et je suis faite forte. Peur d'être démasquée oui, surtout au Landmark Forum où on a fini par me jeter dehors à cause de mes questions trop insistantes, mais peur pour tous ces gens qui se faisaient manipuler le corps et l'esprit de manière sadiquement dangereuse. Car il n'y a pas que le corps qui soit en danger. J'ai fini par écrire mon texte. Qui m'a été payé le double du cachet normal, pour disparaître aussitôt dans les classeurs des avocats de la maison d'édition du magazine.

On m'a expliqué qu'on ne pouvait publier cela parce que:

1- c'était méprisant pour les femmes qui aiment ce genre de traitements et formations;

2- c'était tellement gros que les gens n'y croiraient pas (j'avais TOUT sur cassette);

3- Écoute ton corps, on touche pas à ça. C'est le plus gros bestseller de l'histoire du Québec avec près d'un demi-million d'exemplaires vendus. Livre dans lequel il est écrit que les enfants victimes d'inceste sont en partie responsables de ce qui leur est arrivé, entre autres dangereuses imbécilités. (Autre titre de l'auteur Lise Bourbeau: Wow, je suis Dieu!)

Savez-vous quel est l'un des ateliers les plus populaires chez Écoute ton Corps? Vendre avec cœur... Celui là je le prendrais -- avant de faire dans la croissance personnelle, madame Bourbeau était la numéro un des ventes Tupperware au Canada.

Toute cette mouvance se veut férocement anti-vérification, anti-science. Alors que les fidèles de ces églises sont très critiques envers les résultats de la médecine conventionnelle, étonnamment, ils semblent se ficher complètement de l'absence de preuves scientifiques dans la médecine dite alternative. Même, ça les rassure que la science maudite se tienne loin de tout ça!

Et c'est comme ça, qu'on en vient à tuer une femme comme Chantal Lavigne.

Tout ce qui tourne autour des traitements alternatifs, corps et esprit, représente un marché de 27 milliards aux États-Unis. Ici, difficile de citer un chiffre juste parce que ça se passe beaucoup en dessous de la table. Mais on parle de 5,6 milliards au Canada et plus de 700 millions au Québec. Les clients sont heureux de dépenser tout ce fric dans cette «médecine» privée, alors qu'ils pousseraient les hauts cris si le gouvernement osait imposer un ticket modérateur de $5 pour les urgences, par exemple.

Mais les gouvernements, ça fait leur affaire, tout ce bazar de l'âme et du corps. Pas besoin d'embaucher plus de médecins et de psys dans les CLSC quand l'infirmière de service offre de vous imposer les mains pour 50$. Au moins, me direz-vous, ça ne tue pas le reiki... Et pour montrer que le gouvernement approuve l'existence de ce système de pseudo-santé parallèle, nombre de ces traitements farfelus sont déductibles d'impôts.

À part l'acupuncture qui jouit d'une certaine reconnaissance et qui est enseignée au niveau collégial, aucun de ces traitements n'est reconnu par la science. Surtout pas la sudation par enveloppement. Même pas l'homéopathie, bien que des tas de gens, parmi eux des médecins, ne jurent que par ce qui serait la «mémoire de l'eau».

Faute de reconnaissance scientifique, on créée des associations, commissions, collèges qui disent représenter les intérêts du public dans cette jungle de thérapeupeutes. Parmi eux, la Commission des praticiens en médecine douce au Québec. Allez voir leur site web: ils se sont bizounés des pages qui ressemblent en tous points à celles du gouvernement du Québec. Au fil de mes recherches sur Internet, j'ai aussi trouvé l'Académie Sutherland d'Osthéopatie qui forme des «osthéopates compétents et vertueux». Ouf, on est rassuré.

Faites «médecine douce» dans Google, je vous promets des heures de plaisir. Et de tristesse.

N'oublions pas, deux enfants vont grandir sans leur maman...

 

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