Lise Ravary

RECEVEZ LES NOUVELLES DE Lise Ravary
 

Maigreur dans les magazines, enfin une solution?

Publication: 04/05/2012 13:38

Vogue n'utilisera plus de mannequins de moins de 16 ans et choisira des filles qui ne semblent pas souffrir d'un trouble alimentaire. Le look santé est maintenant in.

Grosso modo, c'est ce que l'empire de l'édition Condé Nast a annoncé cette semaine. Cela touchera toutes les éditions de Vogue dans le monde, même le Vogue France, le pire de tous pour les filles décharnées. Mais pas un mot sur les autres magazines féminins du groupe, Lucky, Allure, Glamour, Brides. Mais c'est un début, direz-vous. C'est vrai. Est-ce révolutionnaire? Je vais parler pour mon ex-paroisse, Châtelaine, où nous avions fait la même chose il y a 11 ans. En ajoutant, 'pas de modification de l'apparence des femmes par Photoshop.' Ça c'était révolutionnaire!

La preuve est toujours dans le pouding, comme disent les Anglais: Facile d'embaucher des mannequins plus en chair et de les 'stretcher' à l'ordinateur par la suite. Mais je demeure dubitative sur deux fronts. Que se passera-t-il au-delà des bonnes intentions de Vogue et quel est le rôle des magazines de mode dans l'accroissement des troubles alimentaires?

La raison principale de cette horrible valorisation de la maigreur dans la mode, c'est qu'un vêtement tombe mieux, moins il y a de courbes sur celle qui le porte. Un mannequin de 'catwalk', c'est un cintre sur pattes. Mais il y a d'autres raisons plus terre-à-terre. Les échantillons fournis par les maisons de mode pour les shootings sont fabriqués dans des tailles de plus en plus petites. Le standard était 6 ans, j'ai vu 2 ans.

Combien de shoots à l'étranger ruinés parce que les échantillons étaient trop petits pour des mannequins déjà très minces? Pourquoi? En partie pour économiser en tissu pour fabriquer des vêtements qui ne seront jamais vendus. Pour la même raison, ils ne fabriqueront jamais des échantillons de tailles différentes. Trop compliqué, trop coûteux. Plus la fille est mince, plus il y a de chances que l'échantillon fasse à tout le monde.
De grands experts de la mode ont avancé que les designers, majoritairement des hommes homosexuels, aimaient les filles sans courbes parce que c'est l'esthétique qu'ils préfèrent chez les jeunes hommes. Ce serait inconscient. J'ai de la misère avec cette explication à tous points de vue. Mais elle est courante. Ça prend juste un maigrichon laid comme l'est devenu Karl Lagerfeld pour dire qu'Adele serait mieux si elle n'était pas grosse. Le même Karl Lagerfeld qui a refusé au départ de dessiner des vêtements de plus de 12 ans pour sa collection capsule chez H&M. Il ne voulait pas que ses fringues soient vues sur des toutounes.
En parlant de garçons, eux aussi sont de plus en plus pris avec des idéaux physiques inatteignables pour la plupart, dont les fameux 'abs'. Si les garçons ne tombent pas dans le trouble alimentaire et la dépression, ils se gavent de stéroïdes pour ressembler aux mannequins masculins dans Men's Health. Mais ça, personne n'en parle. Les problèmes des gars intéressent peu, il semble.

Les troubles alimentaires, rappelons-le, ne sont pas un caprice de filles qui veulent maigrir. Ça me tue quand j'entends dire avec mépris: 'As-tu vu l'anorexique?' L'anorexie est une maladie qui a très peu à voir avec la mode ou les médias. La preuve, c'est un fléau chez les jeunes filles hassidiques. Et cela a toujours existé dans l'Histoire. L'anorexie est une maladie du contrôle. Une maladie mentale mortelle. Pas une insulte. Cessons de badiner avec ça.

Ceci étant dit, cette initiative de Vogue mérite d'être applaudie. C'est un début. Enfin, quelqu'un qui fait quelque chose de concret. Mais j'imagine qu'Anna Wintour qui adore les filles très très très minces - comme elle - ne doit pas être contente. Et je ne suis pas certaine que ce que vous et moi considérons comme un mannequin de poids santé sera retenu chez Vogue. Nos standards sont différents. Vont-ils se priver de Kate Moss (plus si maigre en fait) ou de la top canadienne Irina Lazaraenu qui mesure 5 pieds 9 pouces, avec une taille de 24 pouces? Et toutes ces tops de Russie et d'Ukraine, 5 pieds 11 pouces et tailles de 23 pouces, qui ont la cote de nos jours, vont-elles être forcées à la retraite? J'en doute.

Une chose demeure: les femmes n'achètent pas les magazines de mode pour tailles fortes. Aucun parmi les 'majors' aux États-Unis, patrie de l'obésité, n'a réussi à survivre. Et les mannequins dits de taille plus portent du 12 ans. Pas du 16.

Nous achetons des magazines de mode pour rêver. Personne ne veut se voir grosse... je le sais trop bien, moi qui a toujours été, disons, enveloppée.

Quand je dirigeais Elle-Québec et Châtelaine, j'ai entendu des employés du côté mode dire à peu près ceci au téléphone: 'Ma boss est grosse. C'est pour ça qu'elle est obsédée par le poids des mannequins.' Et une d'ajouter: 'Elle est jalouse.' Misère.

N'est-ce pas Leonard Cohen qui chantait: 'I don't like your fashion business mister. I don't like those drugs that keep you thin. I don't like what happened to my sister...'- First, we take Manhattan. Manhattan, là où se trouve le siège de Condé Nast.

 

Suivre Lise Ravary sur Twitter: www.twitter.com/liseravary

Suivre Le HuffPost Québec