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Les garçons ne pleurent pas

14/01/2017 09:03 EST | Actualisé 14/01/2017 09:03 EST

Extrait d'une discussion entendue l'autre soir hier soir dans Rosemont.

Gars (grand gars bâti) : «Fait que vendredi j'étais dans un bar, et là, il y a une de mes amies qui arrive. On jasait, c'était drôle et on avait du fun. Là, après un bout de temps, on se regarde et on commence à s'embrasser, juste pour le trip. Un moment donné, ça ne me tente plus, donc je me tasse, mais [la fille] me pogne par le cou et m'enfonce sa langue dans la gorge, même si clairement je ne voulais plus. Je n'ai pas aimé ça, je me suis senti pratiquement violé.»

Son amie (fille) : «Tu sais que ça peut être considéré comme une agression sexuelle?»

Gars : «Oui, mais je suis un gars. Si j'en parle à mes amis, ils vont me dire que j'ai forcément aimé ça, que je voulais qu'elle le fasse.»

Ces temps-ci, pour de multiples raisons, on parle énormément de féminisme, de viols et d'agressions sexuelles dans les médias, et on entend, de maintes sources, des discours archaïques à ce propos. Il y a toujours quelqu'un pour nous dire qu'on n'aurait pas dû mettre de jupe, pour nous faire croire que nous sommes «remises à notre place de femme» (ben oui, je l'ai entendue pour vrai, celle-là) et que quelque part, la victime l'a un peu cherché.

Et depuis quelque temps, tous mes sens de féministe sont en éveil, car plus que jamais, j'entends des propos dégradants sur les femmes, mais particulièrement sur les rôles de genre. Il y a de cela pas si longtemps, on me disait qu'il existait toujours une limite à ne pas franchir entre les domaines d'hommes et les domaines de femmes, des conventions à respecter. Je crois qu'effectivement, cette mentalité demeure ancrée dans la tête d'une panoplie de gens.

Qu'on le veuille ou non, plusieurs sont encore choqués lorsqu'une petite fille s'habille en Darth Vador pour passer l'Halloween, ou quand un homme se dit victime d'agression sexuelle. Lorsqu'on parle de tels cas, certains sont portés à rire ou à blaguer. S'il avait voulu dire «Non!», il aurait imposé ses limites et se serait protégé. Quel homme ne peut pas se protéger contre une femme? Un homme n'est pas une victime, un homme ne souffre pas. Un homme n'est que colère et orage, âme guerrière, une montagne inébranlable dans la tempête.

Ce qu'il faut savoir, c'est que le harcèlement sexuel est omniprésent chez les hommes pas seulement par des femmes, mais aussi par d'autres hommes. J'entends bien trop fréquemment des histoires de garçons intimidés à propos de leurs passe-temps, jugés trop féminins, et qualifiés d'homosexuels; de petits bouts de choux de quatre, cinq ans qui pleurent et à qui on dit que les garçons ne pleurent pas; d'hommes qui se font draguer à outrance, constamment contactés sans qu'ils le veuillent, et qui refusent de s'en plaindre, car on leur dira que cette marque d'attention les flatte et qu'au fond, ils aimaient ça.

Peut-être l'ignorez-vous, mais le taux de suicide chez les hommes est dangereusement élevé. La raison est que la dépression chez les hommes n'est pas détectée aisément, car, conformément à ce qu'on leur apprend, les garçons ne pleurent pas. Pleurer, c'est l'un des symptômes dépressifs les plus aisément observables pour un professionnel et, quand un homme accepte d'aller chercher de l'aide, on a encore de la difficulté à cerner leurs symptômes dépressifs. Encore là, faut-il qu'ils acceptent de recevoir de l'aide, ce qui est rare : un homme chez un psychologue est un homme faible, efféminé, émasculé, propulsé hors de son identité de genre. Les hommes se suicident, car on ne les écoute pas. Je me rappelle d'ailleurs avoir entendu une histoire qui m'a fait prendre particulièrement conscience de la stigmatisation à ce sujet.

Un gars, assis près de moi dans un foot court, racontait des souvenirs traumatisants. Ce qui m'a le plus frappé dans ce récit, c'était probablement le détachement avec lequel il en parlait à sa copine. Ses mots, en outre, étaient assez évocateurs quant à la souffrance qu'il avait pu ressentir : il y avait tant de violence dans ses termes et dans son récit. Vint ensuite la question qui, peut-être, donne tout le sens à cette souffrance : as-tu jamais parlé de cette histoire à qui que ce soit?

Il y eut un silence, brisé par un rire triste et un peu sarcastique, puis en un souffle : «Les garçons ne pleurent pas. Non, je n'ai pas eu le droit de parler à qui que ce soit. Je devais "man up". Qui m'aurait écouté? Les garçons n'ont pas le droit d'aller chercher de l'aide, on se fera dire qu'on est faibles. Avouer qu'on souffre, c'est déjà avoir perdu».

Cet homme, je le connais à travers tous les hommes de mon entourage qui m'ont avoué avoir traversé des moments difficiles et ne pas avoir eu droit à une écoute attentive, sous prétexte qu'ils étaient des hommes. Je le connais par toutes les larmes refoulées que j'ai vues dans les yeux d'autres que lui; je le connais au ton de sa voix, nonchalant, où on peut difficilement deviner qu'évoquer ces moments est toujours pénible.

Il faut beaucoup de courage pour accepter de parler de sa douleur, particulièrement lorsqu'on nous a déjà dit : «Cesse de pleurer, vieillis un peu. Man up». Il n'y a rien de plus triste que d'imaginer cet homme, petit garçon, qui tombe sans avoir quiconque pour le rattraper, qui court sans avoir où que ce soit pour se cacher, qui, lorsqu'il revient à la maison le soir, le visage barbouillé de larmes, est réprimandé par papa ou maman, les poings sur les hanches, crachant de ne pas pleurer, que seules les petites filles pleurent.

Être féministe, c'est militer pour l'égalité des genres et s'insurger contre les injustices et les coups intentés à nos droits, à tous. Si je suis avec les femmes, je serai aussi avec cet homme bâti qui semblait si mal dans sa peau, avec ce petit garçon qui retient ses larmes, car maman lui interdit de pleurer, avec la fillette qui veut être Darth Vador.

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