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Terrorisme et effet papillon des affects

15/01/2015 12:01 EST | Actualisé 16/03/2015 05:12 EDT

Un des ressorts essentiels du terrorisme actuel relève de la diffusion médiatique planétaire de chaque événement. L'information diffuse une apocalypse locale vers le monde entier. Le sentiment d'horreur et d'effroi est propagé à l'infini. Le terrorisme additionne un acte terrifiant porté par une idéologie, des comportements et des émotions telles que l'horreur, la peur de la mort, l'insécurité, la colère, la compassion. Toutes ces émotions se répandent et se prennent en masse, comme un ciment, au sein de plusieurs pays déjà sensibilisés par des faits similaires. Elles hypnotisent littéralement les médias d'une ou plusieurs nations pendant quelques jours. C'est ce phénomène que recherche le terroriste, d'autant plus que la pensée collective reste emprisonnée, comme la pensée individuelle d'ailleurs, dans une logique affective simplifiée: peur, rage, désespoir, rancune ou vengeance.

Mais pourquoi un effet "papillon"?

Les affects sont des émotions que l'on ressent et qui se transmettent à l'autre. Ces émotions ou ces affects représentent une forme d'énergie émotionnelle. Cette énergie, partagée par beaucoup de personnes, en arrive à converger vers un fleuve collectif d'une extrême puissance. Dès lors, cet effet papillon d'addition et de convergence des émotions suscite des effets mobilisateurs et structurants sur la pensée, sur l'action et sur les réactions sociales selon Ciompi. Il se crée des sortes de "rails de comportement, d'émotion et de pensée" qui orientent les pensées vers la crainte, la rancune ou la nécessité de faire front dans une unité commune. Mais ces rails négligent d'autres nuances ou d'autres dimensions qui, elles, intègrent la complexité.

Lorsque la couleur de fond, la tonalité d'un message ou d'une nouvelle se répand dans un groupe humain morose, désabusé ou inquiet de par la crise, le chômage, les difficultés sociales, il prend dès lors un relief plus intense. Comme si dans une ambiance donnée, les longueurs d'ondes du message initial et celles des personnes réceptrices s'étaient spécialement accordées. Il se développe une logique de la crainte, celle que recherchent les terroristes, confrontée à une logique de la résistance formidablement illustrée par les "Je suis Charlie". Ces logiques se propagent très rapidement dans le monde selon l'effet papillon mais restent éphémères. Ceci explique en partie le choc, le chagrin, l'envie de participer à une manifestation pour témoigner de son appartenance au groupe. Participer permet d'exprimer ses émotions et ses affects, c'est la catharsis des Grecs. Mais comment aller au-delà de l'éphémère?

L'attaque de journaux, véhicules de la culture, ou de citoyens au titre de leur religion car les confessions religieuses cherchent à domestiquer la violence par la tolérance, sont des tentatives de maintenir par l'absurde les émotions dans un domaine simplifié. On doit encourager des émotions bien plus élaborées. C'est le rôle de la culture, il faut rappeler, en les enseignant, les faits de l'Histoire et instaurer une pédagogie de la tolérance. Un attachement implacable aux valeurs humanistes, laïques et de respect de chacun devient un objectif pédagogique. Ce sont les rails de l'avenir des émotions différenciées. Ces rails, les hussards de la République que sont les enseignants, les valeurs transmises par les familles, la tolérance prônée par les religions, le dialogue entre les générations et entre les cultures, les développeront.

Ciompi L, Affects as central organizing and integrating factors. A new psychosocial/biological model of the psyche, The British Journal of Psychiatry (1991) 159: 97-105

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