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Pour en finir avec le mythe du pétrole providentiel

14/06/2017 09:27 EDT | Actualisé 14/06/2017 11:06 EDT

Ceci n'est pas un texte environnemental. Détrompez-vous. La démonstration de l'impact des hydrocarbures sur notre environnement a été faite de long en large. Ceci est un texte sur le pétrole, sur notre mode de vie, sur le monde, sur nos préjugés et, surtout, sur les dinosaures actuels et passés.

Ceci est un texte géologique et économique.

La géologie détermine la disponibilité de la ressource pétrolière. Sa présence et sa non-présence. Sa répartition géographique, et essentielle à ce débat, son coût d'exploitation. Le gisement traditionnel, conventionnel, qui implique de forer et siphonner, est peu coûteux. Le gisement bitumineux coûte déjà plus cher en plus de produire un pétrole de mauvaise qualité. Le transformer et l'extraire coutent cher.

L'économie pour sa part dicte la viabilité d'un marché et d'une exploitation. Ça ne va pas très bien en Alberta par les temps qui courent. Le cours du pétrole y est pour quelque chose. C'est que le seuil de rentabilité des gisements de sables bitumineux n'est pas exactement aussi bas que ceux qu'on retrouve partout ailleurs. Le cours du pétrole est capricieux et mondial. Il dépend de l'offre, en croissance, et de la demande, qui périclite, vacille, et montre des signes de décroissance.

Les fossiles et le monde

« Le charbon est mort. »

C'est ainsi que Jim Barry, directeur mondial de l'unité infrastructure du BlackRock investment group - le plus important gestionnaire d'actifs au monde -, s'exprimait récemment. Pas une grande surprise chez nous, la dernière politique énergétique prévoit, elle aussi, la mort du charbon sans avoir ému qui que ce soit. Pas même un mineur de Pittsburgh contrairement à ce que peut croire Donald Trump en enterrant l'Accord de Paris. La demande pour le charbon a atteint son pic en 2007 et elle continue sa décroissance depuis. Sa démise est principalement attribuée à la conversion de centrales électriques au charbon en centrales au gaz naturel.

Plus intéressant et, surtout, une nouveauté, c'est que Jim Barry ajoutait ceci: « La perspective historique a toujours été de modéliser le pic pétrolier sous l'angle de l'offre. Nous l'abordons aujourd'hui dans la dynamique de la demande. »

Entendre un directeur du plus important gestionnaire d'actifs au monde faire cette affirmation devrait résonner partout et faire trembler les colonnes du temple, ici et ailleurs, autant que les déclarations passées de Mark Carney! Pourtant ces déclarations semblent avoir passé inaperçues. C'est dommage.

Ses propos nécessitent toutefois d'être décodés. Ce que M. Barry dit, c'est que depuis toujours, les financiers de ce monde n'ont pas considéré comme possible que la demande pour le pétrole puisse diminuer. Depuis toujours, le marché s'est comporté comme étant strictement dépendant de l'offre. Sans égard aux impacts environnementaux, la condition essentielle de l'utilisation d'une forme d'énergie, comme à peu près toute chose, est son prix. Les énergies renouvelables sont désormais compétitives ou en voie de le devenir. Dès lors, à prix égal ou comparable, les énergies renouvelables sont beaucoup plus attirantes que les énergies fossiles. Les hydrocarbures n'ont donc plus le monopole de l'énergie mobile bon marché et ainsi, la demande ne suivra plus seulement l'offre. Ceci est un changement de paradigme fondamental.

Bloomberg, dont on ne peut accuser de verser dans l'écosocialisme, va plus loin et a publié des projections à long terme pour la demande de pétrole. Bloomberg a comparé les projections des producteurs de pétrole (OPEP, BP, etc.), de l'Agence internationale de l'énergie (AIE) et a ajouté quelques éléments à la discussion qui n'ont pas été considérés dans les projections. En premier lieu, les projections ne considèrent pas les gains d'efficacité. Pourtant, la même AIE projette qu'environ 30,3 millions de barils par jour pourraient être économisés par des gains d'efficacité, l'adoption des voitures électriques et par la conversion énergétique.

Cette démonstration réalisée par Bloomberg avec les chiffres de l'AIE nous permet d'entrevoir la réalité. Le scénario optimiste de croissance de la demande, perpétué par l'industrie pétrolière, promet une demande quotidienne frôlant les 105 millions de barils en 2040 et, surtout, n'entrevoit aucun plafonnement de la demande. Seules notes discordantes dans la symphonie d'accords de l'industrie pétrolière, les pas-si-mineures Shell et Total qui ont reconnu que la demande pétrolière pourrait atteindre un pic d'ici 5 à 15 ans. Le scénario pessimiste du pétrole prévoit une demande quotidienne d'environ 75 millions de barils en 2040, avec un pic de la demande en 2020. Déjà, de grandes pétrolières comme Statoil ont entrepris le virage de l'énergie renouvelable et sont considérées, avec raison, comme étant mieux préparées pour une éventuelle chute du pétrole. Ce pic vers 2020 pourrait expliquer la stagnation des prix du pétrole depuis 2 ans.

Une demande en voie de plafonner et de décroître couplée à une offre stable ou en croissance : voilà un cocktail pour un prix du baril stagnant et faible.

Le pétrole et le Québec

Tous les bassins sédimentaires ne sont pas créés égaux. Certains gagnent à la loterie fossile, d'autres produisent du verre et du béton, quand ce n'est pas de la vulgaire garnotte. Contrairement à ce que certains insistent pour nous faire croire, le Québec n'est pas des gagnants de la loterie fossile. Les gagnants sont des pays comme le Koweït, pays possédant 8 % des réserves mondiales de pétrole. Ou le Qatar, pays possédant 12 % des réserves mondiales de gaz naturel. La loterie fossile n'est de toute évidence pas égalitaire et n'a cure de la taille des pays comme les deux exemples précédents le montrent.

On a beau être 100 fois plus grands que les deux pays cités ci-haut, notre territoire est majoritairement recouvert de formations géologiques ignées et métamorphiques. Parfait pour des gisements minéraux et métalliques. Un peu moins pour les gisements d'hydrocarbures. Qui plus est, au nord et à l'ouest, nos frontières nous empêchent l'accès à la plateforme continentale, sans savoir si ce sont des gisements en attente. Tout ce qu'il nous reste, c'est à peu près un mince lambeau de terres de part et d'autre du Saint-Laurent et son Golfe, du même nom. Comble du désespoir pour les prosélytes du pétrole et du gaz providentiel, ce mince lambeau de terres a le malheur d'abriter la majorité des indigènes malcommodes qui résistent aux sirènes explosives des champs pétrolifères et gaziers fracturés.

Le prix de la résistance est d'être accusé de nuire au développement économique du Québec. Et pourtant!

Il nous faut dès lors cesser de croire que nous pouvons espérer, un jour pas trop lointain, un boom pétrolier au Québec et, pis encore, que ce boom apportera une richesse inespérée et inattendue.

Il nous faut dès lors cesser de croire que nous pouvons espérer, un jour pas trop lointain, un boom pétrolier au Québec et, pis encore, que ce boom apportera une richesse inespérée et inattendue. Cessons d'attendre la providence et innovons pour créer de la richesse. Le Québec n'a pas de pétrole conventionnel en quantité importante et l'ère du pétrole est révolue pour peu qu'on ouvre les yeux (ou qu'on lise la section précédente)! Depuis maintenant deux ans que le baril de pétrole se maintient aux alentours de 40 $ US. Continuer de croire à l'existence du père Pétrole a un effet délétère sur nos institutions et sur nos régions - trop souvent on nous sert l'argument que fermer la porte au pétrole c'est fermer la porte au développement régional. Quelle absurdité! L'argent ne va pas nous tomber sur la tête par chance, et l'argent ne viendra pas du pétrole de toute façon.

Les réserves mondiales sont de loin suffisantes à nos besoins et elles s'agrandissent de nouveaux gisements toutes les années. Le pic pétrolier, annoncé pour 1970 aux États-Unis, a depuis été rendu caduc par les exploitations de pétrole de schiste, sables bitumineux et autres découvertes fréquentes de gisements. Les gisements non conventionnels sont de plus en plus couteux à opérer comme le seuil de rentabilité, dépendant de l'offre et de la demande, est en nette hausse depuis que l'OPEP et l'Arabie Saoudite ont ouvert à plein les robinets pour noyer la concurrence - ou pour écouler leur marchandise pendant qu'elle a encore une valeur. Les prix du pétrole sont en conséquence stables et trop bas pour que nos gisements d'importance - lire Anticosti et Old Harry - soient rentables.

Ce n'est pas seulement une question environnementale. C'est maintenant une question de société. Un enjeu qui a trop trainé et promis des retombées qui ne viendront pas. Nous sommes au siècle de la transition énergétique. Nous sommes au siècle de l'économie verte et des solutions technologiques respectueuses de l'environnement. Le Québec a déjà l'instrument le plus capital dans la prospérité du XXIe siècle, notre hydroélectricité. Nous sommes mûrs pour fermer la parenthèse pétrolière au Québec. Plus que tout, considérons et prenons la mesure de l'effet démobilisant sur l'innovation et l'entrepreneuriat de continuer d'attendre que l'argent nous tombe sur la tête. Cessons de croire que nous n'avons qu'à attendre et que le pétrole remplacera par magie ces milliers de bons emplois manufacturiers déjà perdus. La richesse est celle qu'on va se créer, dans un siècle où les opportunités pour innover sont toutes ouvertes.

À nous d'en profiter.

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