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Retour sur le festival de Cannes 2012

06/06/2012 11:48 EDT | Actualisé 06/08/2012 05:12 EDT
AFP

Ainsi le Festival de Cannes s'achève. Apres plus de dix jours de projections, de cocktails et de soirées branchées quel bilan tire t-on de cette édition 2012? De l'avis de tous, l'appréciation est plutôt mitigée. Certes, Cannes reste mythique et l'on y a une nouvelle fois célébré de grands acteurs et d'immenses réalisateurs, mais l'on ne pouvait pas se défaire de l'impression que le festival vivait cette fois sur ses acquis en osant peu, en défrichant a minima.

À Cannes 2012, la fête fut belle et l'on avait l'impression d'être sur la Côte d'Azur comme dans une bulle. Cette courte parenthèse autarcique mérite pourtant d'être questionnée. Alors que notre société s'enfonce chaque jour un peu plus dans l'incertitude, que vous amis québécois sortez protester chaque soir armés de vos casseroles, poêles et autres bruyants ustensiles et que nous autres, en France, nous dépatouillons avec une crise qui se fait douloureusement sentir, il apparait futile, voire déplacé de siroter deux semaines durant des Bloody Maries sur la plage du Martinez dans les bras de bimbos lourdement siliconées... Pour ma première fois à Cannes, j'ai donc vu beaucoup de forme(s) et un peu de fond. Plus de cougars refaites de la tête aux pieds que d'absolus aficionados ayant le cinéma pour seul et unique horizon. Il serait pour autant malhonnête de jeter le bébé avec l'eau du bain. À Cannes, il y en a qui travaillent et les à-côtés du festival ne sont pas du ressort de ceux qui, a l'image des excellents Gilles Jacob et Thierry Fremaux, se concentrent sur l'essentiel : le 7e Art !

Je laisserai le soin aux véritables mordus de cinéma de vous entretenir du Carax, de l'Audiard, du Cronenberg, de l'Haneke. Je me concentrerai plutôt sur deux temps forts alternatifs du festival, en premier lieu la projection de « Sur la Route » du réalisateur brésilien Walter Salles, en second lieu, celle du « Serment de Tobrouk », captivant documentaire du philosophe français Bernard-Henri Levy.

« Sur la Route »? Une réussite!

Disons-le sans tourner autour du pot, l'odyssée kerouackienne revue par Walter Salles est une réussite. Le pari était pourtant risqué : « Sur la Route » constitue un monument de la littérature du XXe siècle et son interminable parchemin a nourri l'imaginaire de plusieurs générations de jeunes voyageurs théoriques et pratiques, de Dylan a Jim Morrisson, de Springsteen a l'auteur de ces lignes... Longtemps jugé inadaptable sur grand écran, l'hymne à l'évasion de Kerouac trouve dans sa version cinématographique une lecture fidèle à l'esprit du roman éponyme. À la sortie de la Seconde Guerre mondiale, dans une Amérique puissante, mais tiraillée par d'énormes gouffres sociaux, Dean Moriarty et son camarade Sal Paradise décident de prendre la route. Pourquoi la prennent-ils ? Veulent-ils voir du pays ? Veulent-ils jouer aux aventuriers ? Il y a surement un peu de tout cela, mais il y a surtout la volonté de se « trouver » après une adolescence passée a « se chercher ».

On prend la route pour voir l'Autre autant que pour se connaître soi-même. On explore le monde extérieur en même temps que l'on découvre son univers intérieur. On fume, on boit, on conduit vite. On expérimente les drogues, le sexe, la violence du monde et les méandres de la société capitaliste. Que les fous de l'écrivain se rassurent, le film de Salles ne fait pas d'impasse dommageable au chef d'œuvre de Kerouac. Il est doté de longueurs aussi bienvenues qu'utiles à la narration et ne tombe presque jamais dans les travers des blockbusters hollywoodiens qu'une telle adaptation pouvait laisser craindre. À Cannes, « Sur la Route » n'a obtenu aucun prix et l'on ne peut que regretter cet état de fait. Cela faisait pourtant plusieurs décennies que l'on évoquait impatiemment la mise à l'écran du roman clé de la Beat Generation. Francis Ford Coppola, propriétaire des droits du roman, a pris le temps de trouver le réalisateur idoine pour ne pas désacraliser l'hymne à la route auquel il est si attaché. Walter Salles avait une lourde pression sur les épaules ; le résultat final est à la hauteur des espérances.

Bernard-Henri Levy, climax politique de cette édition 2012

Poursuivons. Chacune des éditions du Festival de Cannes possède son moment politique. Des «évènements de Mai 68» aux Indigènes de Rachid Bouchareb, Cannes peut aussi être ce lieu où l'Art engagé trouve une résonnance mondiale. Cette année notamment marquée par le Printemps arabe ne déroge pas à la règle. Pour traiter des profonds bouleversements géopolitiques en cours, Gilles Jacob et Thierry Fremaux ont invité le philosophe français Bernard-Henri Levy a présenter, hors compétition, son odyssée libyenne documentarisée. Accompagné de libyens et de syriens, l'homme de lettres présentait «Le Serment de Tobrouk», véritable document historique décryptant les dessous de l'intervention occidentale en Libye. Qui veut mesurer la férocité du régime de Mouammar Kadhafi et l'impérieuse nécessité d'intervenir pour redonner le pouvoir au peuple libyen trouvera ici de nombreuses armes philosophiques. Exhaustif sans oublier d'être rythmé, le « Serment de Tobrouk » se regarde comme un film d'action, une action pourtant bien réelle. BHL est un philosophe de terrain, un moderne qui réfléchit sur le monde et ses bouleversements. Le tout est servi par les précieux témoignages des acteurs de cette histoire si lointaine et pourtant si proche : Nicolas Sarkozy, David Cameron, Hillary Clinton. En Malraux des temps modernes, Bernard-Henri Levy donne ici une leçon d'engagement dans un monde qui pâtit trop souvent du silence coupable des puissants.