Laurent Alexandre

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L'agonie du cancer a commencé

Publication: 03/03/2013 12:09

Laurent Alexandre l'est un des contributeurs du réseau TEDxParis. TEDxParis est un événement sous licence TED et l'une des conférences éditées par l'agence Brightness. Retrouvez l'actualité des conférences sur brightness.fr.

Le cancer concerne tout le monde. Les pinces angoissantes du Crabe peuvent s'abattre sur chacun d'entre nous ou sur nos proches. À l'ère de la technologie et de la science triomphantes, cette menace est particulièrement déstabilisante.

Il est angoissant de savoir qu'à tout moment l'un ou l'autre de nos organes peut se transformer en fabrique à poisons pour le reste du corps. Le Crabe frappe, apparemment au hasard... Bien sûr, nous savons qu'il existe des conduites qui favorisent son développement, la cigarette étant l'objet cancérigène par excellence. Mais des gens qui n'ont jamais fumé de leur vie peuvent mourir d'un cancer.

Pour lui faire comprendre la fragilité du pouvoir, une épée avait été suspendue, lors d'un banquet, au-dessus de la tête de Damoclès, le tyran de Syracuse. Au banquet de la vie, nous avons tous l'épée du cancer suspendue au-dessus de nos têtes. L'angoisse est d'autant plus grande que la menace vient de l'intérieur et qu'en apparence aucune mesure de précaution ne permet de la faire disparaitre.

Enfin, la défaite du cancer

Et pourtant, le cancer sera bientôt vaincu. Nous sommes sur la voie d'une éradication de ce mal plus vieux que l'humanité (1). C'est là une des conséquences de la grande révolution NBIC, celle qui résulte de la convergence des nanotechnologies (N), de la biomédecine (B), de l'informatique (I) et des sciences cognitives (C).

Par tâtonnements successifs, par grandes découvertes, parfois par hasard, les scientifiques ont encerclé l'ennemi, ont appris à le connaitre et l'ont, d'une certaine façon, apprivoisé. Or, en stratégie militaire - et la lutte contre le cancer est une guerre - la connaissance de l'ennemi, c'est la moitié de la victoire. Dans le cas du cancer, cette idée est particulièrement vraie. Cette connaissance donne la clé de la victoire finale qui est désormais à portée de mains.

Le cancer n'est pas une maladie simple à appréhender : multifactorielle, elle est aussi protéiforme : le cancer prend mille visages. En fait, chaque cancer a ses propres caractéristiques. C'est pourquoi les remèdes sont d'autant plus efficaces qu'ils sont personnalisés.

En dépit des apparences, le cancer n'est pas une maladie nouvelle, née avec l'industrialisation et la pollution provoquée par l'activité humaine. L'impression de "nouveauté" est liée aux faits que le taux de prévalence du cancer augmente avec l'âge, que le dépistage s'est développé (et quand on cherche, on trouve) et à la médiatisation de la maladie qui fait la Une des médias. Le risque de survenue d'un cancer augmente avec l'âge. Longtemps, l'espérance de vie moyenne a été trop courte pour laisser le temps aux tumeurs de se développer. Avec une espérance de vie de 25 ans en moyenne en 1750, le risque de développer un cancer était moindre. En réalité, il y avait des morts par cancer, mais ils n'étaient pas identifiés comme tels, faute de dépistage. Les cancéreux en puissance trépassaient avant que la maladie se déclare. Avec une espérance de vie supérieure à 80 ans, les cancers ont aujourd'hui tout le temps de s'épanouir et le risque d'exposition à certaines substances favorisant le développement de cette maladie ne peut qu'augmenter.

La préhistoire de la cancérologie

La lutte contre le cancer est devenue un enjeu mondial. Mais, ce fléau est observé et étudié depuis fort longtemps.

Des papyrus prouvent que, dès l'Antiquité, les Égyptiens avaient connaissance de ce mal et pratiquaient la cautérisation pour tenter d'éliminer les tumeurs de surface, visibles à l'œil nu. Les savants égyptiens comprenaient mal cette maladie. Faute d'explications rationnelles, ils considéraient que ces excroissances mortelles étaient l'œuvre des Dieux.

Hippocrate, le père grec de la médecine, interprétait le cancer comme la conséquence d'un excès de bile noire dans le sang... La théorie médicale des humeurs selon laquelle les maladies résultent des mouvements des différentes humeurs dans notre corps (les biles jaunes et noires, le sang, la lymphe) a d'ailleurs tenu bon jusqu'au XVIIe siècle ! Molière s'en moque encore dans le Malade imaginaire.

La médecine arabe de la fin du premier millénaire, très en avance sur le reste du monde, est marquée par les travaux de quelques praticiens visionnaires. Avicenne (980-1037) observe à Bagdad que la tumeur augmente lentement, envahit et détruit une partie du corps jusqu'à aboutir à une perte de sensation dans la partie touchée. Albucasis, médecin de Cordoue, recommande l'excision lorsque le cancer est en début d'évolution, et préconise de brûler les tissus avoisinant la tumeur. Peu après, Avenzoar (1070-1162) décrit pour la première fois le cancer de l'estomac et de l'œsophage.

En Italie, on assiste du XVIe au XVIIe siècle à de grandes découvertes grâce aux autopsies enfin autorisées par l'Église. L'italien Gaspard Aselli (1581-1625) découvre les bases du fonctionnement du système lymphatique dont le rôle est déterminant dans la dissémination du cancer par les "métastases" qui sont des tumeurs secondaires, fruits de la propagation de la tumeur initiale. Premier spécialiste du cancer du sein, Marco Sevirini (1580-1656) décrit les différentes excroissances mammaires, les dessine précisément, et préconise d'enlever toutes les tumeurs, qu'il nomme "abcès", avant qu'elles ne dégénèrent. Après la mort d'Anne d'Autriche d'un cancer du sein, Severini établit le catalogue détaillé de tous les types de tumeurs mammaires.

L'exemple d'Anne d'Autriche, la mère de Louis XIV, révèle la faiblesse des progrès de la science depuis l'Antiquité. Pour soigner son cancer du sein, ses médecins lui font cinq saignées par jour. Gui Patin (1601-1672), le doyen de la Faculté de médecine de Paris, ne sait que faire. Faut-il suivre Hippocrate qui affirmait qu'il ne faut pas opérer ? Ou au contraire extraire la tumeur, comme le suggérait Galien au IIe siècle ? Anne d'Autriche souffre le martyre quand on choisit finalement une voie médiane parfaitement inutile : brûler la tumeur au fer rouge. C'est l'époque où les chirurgiens anglo-saxons inventent la maxime Cut, Burn and Hope, en français "coupe, brûle et espère"...

Paradoxalement, alors que la science était sur la bonne voie dans la compréhension du cancer et son traitement -- excision de la tumeur le plus tôt possible, puis cautérisation -- le XVIIe siècle connaît une terrible régression. Sous l'influence du professeur allemand Daniel Sennert, le cancer devient soudain une maladie contagieuse ! Pendant deux siècles, toutes les théories précédentes sont remises en cause. En conséquence, on isole les cancéreux comme des pestiférés...

Il faut attendre le XVIIIe siècle pour avancer un peu dans la compréhension de cette maladie mystérieuse, qui semble choisir ses victimes à l'aveugle et ne fait pas de quartiers. Grâce à la généralisation des autopsies effectuées pour trouver la cause des décès, les praticiens découvrent l'ampleur du désastre : la majorité des tumeurs vivent cachées à l'intérieur du corps, et sont la cause d'un grand nombre de morts précoces. Le Français Henri-François Le Dran (1685-1770) théorise précisément la propagation de la maladie par les canaux lymphatiques vers les ganglions. On comprend désormais pourquoi le cancer peut migrer par exemple des poumons vers le foie ou le cerveau. Il réalise que si les ganglions sont touchés, le cancer est grave. Juste après, Xavier Bichat (1771-1802) précise le concept de métastases, ces tumeurs secondaires formées loin de la tumeur initiale via le système lymphatique ou sanguin. "Ouvrez quelques cadavres, disait Bichat, et vous verrez aussitôt disparaître l'obscurité que la seule observation des malades n'avait su dissiper".

Ce n'est que tout récemment, à la fin du XIXe siècle avec l'allemand Virchow (1821-1902), que la médecine comprend que les tumeurs sont le fruit de cellules folles qui se multiplient de manière anarchique, hors de tout contrôle. La chirurgie, encore rudimentaire, est à cette époque le seul traitement...
Des progrès importants seront faits au XXe siècle, mais la fameuse "guerre contre le cancer", déclarée en 1971 par le président américain Nixon, promettant l'éradication de la maladie avant 1990, a été un échec malgré des moyens colossaux. Le volontarisme américain n'a pas suffi. La faute à une vision naïve de la maladie, dont la complexité échappait encore totalement à la communauté scientifique. Les connaissances de base de la maladie étaient insuffisantes.
Avec le recul, vouloir éradiquer le cancer dans les années 70 était aussi irréaliste que de vouloir marcher sur la lune en 1920. Mais personne ne pouvait soupçonner l'incroyable complexité de la machinerie génétique qui contrôle la cellule cancéreuse...

L'ère des progrès fulgurants

Depuis quarante ans, l'accélération de nos connaissances sur le cancer a été comme celle de nos capacités de traitement informatique : exponentielle.
La lente évolution de nos connaissances au cours du XXe siècle a cédé la place à la formidable accélération des années 2000.

L'histoire de la cancérologie peut se partager en cinq grandes périodes.
- D'abord celle de la rigueur intellectuelle et statistique pour comprendre les causes du cancer. En inventant lanatomopathologie, Virchow impose à la fin XIXe l'idée que le cancer est une maladie des cellules. Le début du XXe est marqué par l'invention de la radiographie et de la radiothérapie. Dans les années 50, pour la première fois, des épidémiologistes établissent le lien entre cancer du poumon et tabagisme. C'est la professionnalisation de la cancérologie.
- La découverte de la de complexité biologique des tumeurs dans les années 70. Le cancer est une boîte noire dont on commence à peine à soulever le couvercle. L'invention du scannerrpermet une traque précise des tumeurs.
- La troisième période est celle de la génomique. Décollant au début des années 2000, elle permet la lecture intégrale de l'ADN des cellules cancéreuses. La route à suivre devient claire : il faut plonger au cœur de la maladie, à l'échelle moléculaire, pour trouver les mécanismes profonds de perversion de la cellule tumorale.
- La période actuelle est celle de l'analyse des montagnes de données issues du séquençage de l'ADN des cellules tumorales. Il s'agit de décrypter les mécanismes moléculaires à l'œuvre dans le cancer pour élaborer des armes thérapeutiques sur mesure. L'analyse de ces milliards de milliards de données génétiques passe par des ordinateurs puissants et des logiciels adaptés.

La cancérologie 2.0 n'est plus seulement une affaire de tubes à essai et de blouses bblablanches,is devient le domaine des superordinateurs et des algorithmes.

- La cinquième période est celle de l'après-cancer. Elle n'est pas encore oououverte,ais cela ne saurait tarder.

Le cancer maîtrisé en 2025

Pour trouver des thérapies, il faut d'abord connaître les causes de la maladie. La génomique est un outil de connaissances aux potentialités inégalées.

Le cancer est une maladie qui se caractérise par une prolifération cellulaire anormale et importante. Il y a au départ une première cellule cancéreuse, "initiatrice", qui se divise indéfiniment et dont les "clones" peuvent migrer partout dans le corps pour former des tumeurs.
Nous savons depuis peu que les cancers sont des maladies génétiques, causées par la "mutation", c'est-à-dire l'altération de certains morceaux de nos chromosomes.

Depuis les années 2000, grâce aux progrès fulgurants de l'informatique, les cancérologues mesurent chaque jour un peu plus l'hallucinante complexité de la maladie. La fusion de la biologie et de l'électronique a donné naissance à la "génomique". Grâce au séquençage de l'ADN il est désormais possible d'étudier les mécanismes du cancer à l'échelle du génome entier (21 000 gènes et leurs séquences régulatrices), et non plus d'un seul gène. C'est une révolution technologique, et cela constitue une arme décisive dans la lutte contre cette maladie qui nargue l'humanité depuis des millénaires.

Le génome - inscrit dans les molécules d'ADN, contient l'ensemble du matériau génétique d'un être vivant - est schématiquement comparable à un gigantesque programme informatique. En 2003, pour la toute première fois, le génome d'un homme a été intégralement séquencé. Cet exploit retentissant, que d'aucuns pensaient impossible, a coûté 3 milliards de dollars et demandé treize ans d'effort à un consortium international. Le développement accéléré des technologies de l'information, que chacun utilise dans son quotidien téléphone intelligente, ordinateur, jeu vidéo...) a modifié la donne. En dix ans, le coût du séquençage a été divisé par 3 millions ! La même opération de lecture de l'ADN ne coûte plus en effet aujourd'hui que mille dollars et se fait en trois heures. D'ici 2020, on pourra séquencer l'ADN de tout un chacun pour le prix d'une paire de baskets en solde !...

Ce boom technologique a fait considérablement progresser la compréhension de la cancérogenèse. Depuis dix ans, des dizaines de milliers de tumeurs ont été séquencées, et l'analyse des résultats a déjà permis de cataloguer des millions de mutations génétiques à l'œuvre dans tous les types de cancer. Chaque jour, la génomique fait plus progresser la cancérologie que l'ensemble des données accumulées d'Hippocrate au XXe siècle !

La lecture de l'ADN d'une seule tumeur génère 10 000 milliards de données brutes (2). Pour traiter et analyser ce tsunami d'informations, l'ordinateur est évidemment au cœur du système. La cancérologie 2.0 est une technomédecine dont la "loi de Moore" - théorie selon laquelle la puissance de l'informatique double tous les 18 mois - est le moteur.

Chaque cancer est unique

À ce jour, 25 000 cancéreux ont bénéficié du séquençage intégral du génome de leur tumeur. Les analyses ont confirmé l'extrême complexité des mutations génétiques des cellules tumorales. Nous savons désormais qu'il n'y a pas un gène du cancer, mais une multitude de "variants" qui différent selon le malade. Chaque cancer est donc une maladie unique, avec sa propre signature génétique. En conséquence, chaque cancer doit être in fine soigné grâce à une thérapie sur mesure. C'est le grand défi des dix années qui viennent : l'élaboration de cocktails de thérapies ciblées, s'attaquant précisément aux caractéristiques génétiques du malade et de sa tumeur. C'est la grande leçon de la génomique : le cancer est toujours une maladie de l'ADN. Les facteurs "exogènes" (extérieurs à l'organisme) déclenchant les mutations à l'origine d'une cellule cancéreuse sont connus : virus, tabac, soleil, radioactivité, pollution, alcool, inflammation, etc.

Parfois, la malchance suffit à provoquer une mutation provoquant le cancer, ce qui explique qu'une personne vivant dans les meilleures conditions avec la meilleure hygiène de vie, n'est pas à l'abri de la maladie. Les autres cas de cancer, 10% du total, sont héréditaires. La victime vient au monde avec une mutation dans son ADN. Cela ne signifie pas forcément que les parents sont porteurs de la mutation : la "photocopieuse" cellulaire a pu dérailler lors de la fabrication du spermatozoïde ou de l'ovule, ou encore au début du développement de l'embryon...

Cette accumulation de connaissances sur la machinerie génétique à l'œuvre dans la cancérogenèse autorise à voir l'avenir avec optimisme. Ces données capitales permettent de trouver des cibles, des angles d'attaque multiples pour stopper la prolifération des cellules tumorales. Grâce à cette cancérologie 2.0, des thérapies ciblées ont déjà été élaborées avec succès. Des médicaments ont déjà allongé l'espérance de vie des malades. Et ce n'est qu'un début.

Des traitements sur mesure

Le cancer sera non pas vaincu,mais "maîtrisé" d'ici à 2025. Des cocktails de médicaments sur mesure transformeront le cancer en maladie chronique gérable, exactement comme le Sida. Les tumeurs mêmes généralisées seront sous contrôle et les patients pourront reprendre une vie normale, comme un séropositif bénéficiant d'une trithérapie.

Mais on ira plus loin. L'une des étapes suivantes sera celle du monitorage permanent des personnes en bonne santé. Prévenir plutôt que guérir. Des implants donneront l'alerte dès l'apparition de la première cellule cancéreuse dans l'organisme...

La gestion prévisionnelle ou préventive du cancer n'est pas un fantasme ni un rêve. Ce sera une réalité dans les années qui viennent.

  1. Le cancer existe dans tout le règne animal depuis fort longtemps : des tumeurs osseuses ont été découvertes sur des ossements de dinosaures, par exemple.
  2. Ce chiffre représente les données avant l'étape dite "d'alignement des séquences".
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