Karl W. Sasseville

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Pour quelques votes, combien ferez-vous d'apatrides M. le ministre?

Publication: 19/09/2013 09:33

Montréalais, Québécois et Canadiens d'origines culturelles, religieuses et «patrimoniales» on ne peut plus diverses, Walid Araghoune, Charles Bloom, Nicolas P. Garel, Philip Hershman, Michaela Johnston, Katherine Morielli, Thierry Nazon, Amin Ouadahi, David Rivest-Khan, Ariane Villeneuve-Dumas et le blogueur Karl W. Sasseville, signent cette lettre ouverte afin de dénoncer «la conception réductrice et restrictive de l'identité que prône le gouvernement à travers son projet de Charte des valeurs québécoises».

Monsieur le très éminent ministre responsable des Institutions démocratiques et de la Participation citoyenne,

La présente a pour but de vous exposer les valeurs et principes en vertu desquels nous considérons que votre projet de Charte des «valeurs québécoises» comporte de nombreux vices rédhibitoires.

Nous sommes de fiers Québécois, mais puisqu'il semble que vos compétences n'aient point d'égales en la matière, nous vous laissons le soin de déterminer, après lecture, si ces valeurs et principes font de nous des apatrides.

D'emblée, Monsieur le ministre, permettez-nous d'admettre que nous sommes incapables de voir en votre «Charte», autre chose qu'une manœuvre électoraliste faisant l'éloge de la myopie déglinguée de vos stratèges politiques.

Déclarations fumantes sur le multiculturalisme britannique, commentaires douteux sur la religion musulmane, fuites d'information méticuleusement planifiées, toute cette campagne médiatique donne la pénible impression que votre gouvernement fait sa propre caricature de manière à maximiser la division et la polarisation.

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Les propositions dévoilées (!) le 10 septembre 2013 ne font que le confirmer, votre projet de tricot législatif discriminatoire divise bien plus qu'il ne rassemble.

Comprenez, Monsieur le ministre, que nous n'en sommes pas dupes, mais que nous regrettons et nous dénonçons ce populisme réducteur et cynique.

Nous le regrettons, parce qu'au Québec, depuis la Révolution tranquille, la laïcité et la neutralité religieuse de l'État font l'objet d'un très large consensus dont rien ne suggère l'affaiblissement.

Nous le dénonçons, parce qu'en termes de gestion de la diversité culturelle et religieuse - et nous en sommes la preuve -, aucun problème sérieux ou systémique ne justifie le degré funeste de démagogie et de populisme que vous injectez à un sujet aussi fondamental.

Évidemment, du fait de la concentration démographique des minorités culturelles et religieuses dans la Métropole, la réalité montréalaise diffère de celles des autres régions du Québec, mais cela ne fait pas du cosmopolitisme montréalais une «menace» pour la laïcité et la neutralité religieuse de l'État.

Instrumentaliser ces différences démographiques à des fins électorales en stimulant artificiellement l'antagonisme entre Montréal et le reste du Québec, c'est faire preuve d'un cynisme politique qui, en tout respect, frôle la lâcheté, Monsieur le ministre.

Une neutralité discriminatoire?

Tenant d'une laïcité dite fermée, ou à la française, vous postulez que la neutralité religieuse de l'État implique l'invisibilité de la religion au sein des institutions publiques et parapubliques, ainsi que la prohibition du port de signes religieux ostentatoires pour tous les employés de ces secteurs.

Nous estimons que ces propositions restreignent injustement la liberté de conscience et la liberté de religion des individus, laquelle inclut la liberté de manifester publiquement son appartenance religieuse. Nous vous rappelons, Monsieur le ministre, qu'il s'agit de droits et libertés garantis par nos deux Chartes, la canadienne comme la québécoise, sans parler du reste du monde occidental et de l'ONU.

En interdisant aux employés de l'État le port de symboles religieux sur la base d'un critère de visibilité vague à souhait, vous proposez d'institutionnaliser une forme de discrimination visant implicitement les minorités culturelles et religieuses, puisque la majorité catholique non-pratiquante du Québec ne porte ni kippa, ni hidjab, ni turban et que même si elle était d'une plus grande piété, elle n'aurait pas à renier sa foi pour satisfaire audit critère de visibilité.

Nous refusons d'admettre cette conception de la neutralité religieuse qui exclut de facto du service public les individus dont les us et coutumes diffèrent de ceux de la majorité «catho-patrimoniale».

À nos yeux, une telle conception de la neutralité de l'État ne peut qu'encourager la stigmatisation des minorités culturelles et religieuses en plus de contribuer à leur mise à l'écart de la société.

Le moins que l'on puisse dire, Monsieur le ministre, c'est que nous voyons mal en quoi cela pourrait améliorer la vie démocratique et favoriser la participation citoyenne.

La clause Duplessis

La proposition prévoyant une dérogation pour les symboles de notre «patrimoine historique commodément catholique» n'ajoute rien à votre crédibilité lorsque vous prétendez que la neutralité religieuse de l'État implique l'absence de toute manifestation «visiblement ostentatoire» d'appartenance religieuse par ses institutions et ses employés.

L'incohérence de votre attachement au crucifix que Duplessis accrocha naguère au mur du Salon bleu pour souligner l'union de l'État et de l'Église en laisse plusieurs pantois, et nous en sommes, Monsieur le ministre.

Les dérogations prévues par ce qu'il convient d'appeler la clause Duplessis cristallisent la teinte d'opportunisme politique qui colore cette charte depuis le début de vos incantations identitaires.

C'en est à se demander, Monsieur le ministre, si ce n'est pas ce symbole de la «Grande Noirceur» qui vous empêche d'y voir clair.

Homogénéisation culturelle et vestimentaire

La Charte de la laïcité que vous avez si lumineusement reconvertie (!) en Charte des «valeurs québécoises» ne rime en rien avec les prétentions jovialistes «d'harmonie, de bonne entente et de cohésion» que vous répétez comme la Sainte-Trinité (!) depuis des semaines.

À notre avis, la démarche proposée récupère grossièrement les notions d'égalité et de neutralité religieuse afin de les mettre au service d'un projet visant à codifier l'homogénéité culturelle et vestimentaire au sein de la fonction publique et parapublique.

Nous y voyons les germes d'un ethnocentrisme et d'un paternalisme moral contraires aux valeurs et principes de tolérance et de pluralisme qui sont des piliers de notre identité en tant que Québécois et Canadiens.

Pour une laïcité ouverte, respectueuse du pluralisme et de nos droits et libertés démocratiques

Parce que la laïcité, la neutralité religieuse et l'égalité des sexes sont des concepts qui ne sauraient se réduire exclusivement à l'uniformité vestimentaire, nous croyons que l'État, par devoir d'impartialité, se doit de reconnaître et traiter également toutes les confessions plutôt que d'accommoder les préjugés sur lesquels vous avez vous-même fondé ce projet belliqueux.

Parce que la véritable neutralité ne doit pas s'ériger en dogme encore plus inflexible que les dogmes religieux face auxquels l'État se doit justement d'agir de manière impartiale - et non de manière discriminatoire -, nous croyons que vos propositions affaibliraient davantage le sentiment d'appartenance civique qu'elles ne l'encourageraient.

Parce que nos deux chartes maîtresses garantissent un juste équilibre entre la liberté et l'égalité de tous et chacun, nous réaffirmons qu'il n'appartient pas à l'État de hiérarchiser les valeurs morales, religieuses et spirituelles des citoyens le constituant.

Parce que nous partageons les convictions libérales faisant de la liberté et de l'égalité les principes suprêmes de la démocratie ainsi que les conditions sine qua non de sa pérennité, notre conscience nous dicte la récusation symbolique et solennelle de votre charte liberticide.

Un tel argumentaire nous vaudra sans doute l'honneur d'être affublé du titre d'antéchrist (!) de la Nation, comme Maria Mourani, mais par un certain acte de foi (!), nous vous demandons tout de même humblement, Monsieur le ministre, de promouvoir l'ouverture et l'inclusion au lieu du sectarisme et de l'exclusion.

En espérant que vous porterez attention à cette lettre, nous vous prions (!), Monsieur le ministre, de bien vouloir recevoir l'assurance de notre parfaite considération,

«Nous»

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