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Pégase, Bellérophon et la doctrine Bock-Côté

06/06/2013 12:15 EDT | Actualisé 05/08/2013 05:12 EDT

Dans un texte publié ce lundi dans le Journal de Montréal, M. Bock-Côté, dont j'admire par ailleurs la plume et le bagou, postule que la francisation des nouveaux arrivants est insuffisante et que l'État, par l'entremise du système public d'éducation, a le devoir de s'attaquer à «l'immense tâche» d'apprendre aux immigrants à dire «Nous» avec la société d'accueil, en l'occurrence, la majorité historique blanche et francophone du Québec.

Même s'il est difficilement concevable qu'un sociologue de son statut puisse affirmer sérieusement que ladite majorité historique parle elle-même d'une seule voix et d'un seul «Nous», c'est bien en ces termes qu'il pose la question de l'intégration des minorités culturelles à la société québécoise.

À ses yeux, la cohésion sociale du Québec est menacée par les seuils d'immigration trop élevés, le cosmopolitisme de Montréal ainsi que le développement certain d'une société «diversitaire» et mondialisée dans laquelle les identités nationales sont irrévocablement destinées à être consumées par l'impérialisme anglo-américain. On le devine aisément, le fervent nationaliste conservateur craint que cette «crise de l'État-nation» anéantisse ses chances de voir naître l'état de fusion nationale qui permettrait enfin à notre «peuple opprimé» d'atteindre l'Olympe.

L'antidote qui soulagera tous les maux de la Nation? Réduire à néant les seuils d'immigration sans aucune considération pour la démographie et l'inversement prochain de la pyramide sociale québécoise, dénaturer l'histoire du pays de manière à assimiler parfaitement les immigrés à la vision bock-cotéiste de l'identité québécoise et faire sécession du Canada, tout simplement.

La «québécisation», quossa donne?

Au sujet de l'intégration des nouveaux arrivants, Bock-Côté est sans appel: «Une chose est certaine, la francisation des immigrants ne suffira pas. Il faudra aussi miser explicitement sur leur québécisation».

Leur québécisation?

«C'est à travers l'histoire qu'un jeune immigrant peut rapidement, très rapidement, prendre le pli de la société d'accueil pour la rejoindre entièrement. (...) Plutôt que de miser sur le multiculturalisme et son «droit à la différence», il faudra miser sur la nation et son devoir d'appartenance», ajoute-t-il.

Je vois.

Donc, en plus de stériliser notre histoire en ne proposant qu'une vision unidimensionnelle, ethnocentriste et dogmatique de celle-ci, je suppose qu'il faudra aussi, en fonction de la région d'accueil et du devoir d'appartenance spécifique à celle-ci, «miser» sur l'abitibisation, la madeleinisation, la gaspésiation ou, comble du malheur post-moderne: la montréalisation de ces «étrangers» que Bock-Côté nous présente comme de véritables génocidaires?

Je passe.

Une conception ethnocentriste de l'identité

«La loi 101 devait produire des Québécois francophones. De manière générale, elle a plutôt produit des Canadiens bilingues. Il ne s'agit pas que d'une nuance», écrit Mathieu Bock-Côté.

Il ne s'agit effectivement pas que d'une nuance, mais bien d'un faux dilemme, de l'induction d'une fausse dichotomie bref, d'un argument fallacieux. Le nationalisme ethnocentriste de Bock-Côté pourfend le multiculturalisme et le soi-disant dogme du droit à la différence. Mais il faut bien admettre que sa doctrine n'a rien à envier au premier en ce qui a trait au dogmatisme.

Son raisonnement n'a de sens que si l'on souscrit à la prémisse monoculturaliste qu'il nous présente comme une vérité intrinsèque, soit le fait que l'on ne puisse être à la fois un Québécois francophone et un Canadien bilingue. Comme si l'identité devait absolument être réduite à une seule appartenance. «L'identité n'est pas donnée une fois pour toutes, elle se construit et se transforme tout au long de l'existence», écrivait Amin Maalouf dans Les Identités Meurtrières (1998), livre que j'ai relu récemment et pour lequel je tiens à remercier au passage mon cousin Simon à qui je l'avais «emprunté», il y a presque 10 ans.

À l'opposée de la doctrine hémiplégique de Bock-Côté, l'écrivain franco-libanais, et chrétien, y développe une approche humaniste et pluraliste, plaidant en faveur d'une mondialisation respectueuse de la diversité culturelle qui caractérise l'espèce humaine depuis la nuit des temps, mais une mondialisation également consciente de l'interdépendance de toutes les cultures, du fait justement, de leur appartenance commune à une seule et même humanité. Amin Maalouf considère qu'il mentirait s'il se disait Français plutôt que Libanais ou Libanais plutôt que Français. Cela ne l'a pourtant pas empêché de s'intégrer à la société française, si bien qu'il a été élu à l'Académie française en 2011.

En induisant cette fausse dichotomie, Bock-Côté tente de nous convaincre que l'identité canadienne et l'identité québécoise sont mutuellement exclusives et irréconciliables. Il évite scrupuleusement d'admettre qu'elles se sont mutuellement et réciproquement construites. Pourtant, mon passeport en témoigne, je suis à la fois un Montréalais, un Québécois francophone et un Canadien bilingue. Que dire de plus?

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Les 25 langues les plus parlées à la maison par les immigrants au Canada (2013)


La chute

Comme le héros grec Bellérophon qui n'acceptait pas d'être à la fois héros et humain, Bock-Côté n'accepte pas le fait qu'il est à la fois Canadien et Québécois. La langue et la culture devaient lui servir de cheval de bataille pour vaincre la Chimère qu'était l'oppresseur britannique et atteindre l'Olympe en quittant la terre de ces vulgaires mortels fédéralistes. Mais nous voilà au XXIe siècle, la Chimère est vaincue et notre langue et notre culture prospèrent toutes deux, non seulement au Québec et au Canada, mais dans le monde entier. Comme Bellérophon lorsqu'il tenta d'atteindre le sommet de l'Olympe sur le dos de Pégase, la doctrine Bock-Côté pèche par orgueil en confondant l'honneur et le patriotisme exacerbé. Opposer les «vices» de la ville aux vertus des régions comme le faisaient les curés d'un autre temps n'y changera rien. Tous sont conscients des bénéfices qu'entraîne la vitalité culturelle et économique de la métropole québécoise pour toutes les régions du Québec et du Canada. Comme Pégase parmi les constellations, le fait français en Amérique est donc là pour rester, sécession ou pas.

Les sondages les plus récents indiquent que les appuis aux forces nationalistes ne font que chuter depuis la prise de pouvoir du gouvernement de Pauline Marois. Les invectives ethnocentristes de la pluie de chapelles nationalistes allant de Jules Falardeau à Mathieu Bock-Côté ne semblent pas vouloir inverser cette tendance et, à l'instar de Bellérophon, aveuglé à jamais après sa chute, le nationalisme ethnique poursuivra sans doute son errance dans le plus sombre aveuglement idéologique. Espérons juste qu'il ne nous y entraîne pas avec lui.