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Le poète et le politique

Le poète a réussi à tuer en moi l'ingénieur, il refuse à présent de se laisser abattre par le politique.

14/10/2017 08:00 EDT
brazzo via Getty Images
Je n'oppose pas le poète au politique, le forgeron au militant, le peintre au tyran.

De récurrentes questions se posent à tout un chacun. Pourquoi la naissance, la vie et la mort ? Pourquoi le mal ? Est-il l'antipode du bien ? L'avenir est-il le rival du passé ? Pourquoi l'amour, la séduction, le chagrin, le crime, le théâtre de la vie, le commerce des petites gens et des grandes causes ? Que signifie pouvoir ? Est-ce gouverner, dominer, diriger, libérer ?

Les chiffres ne me sont d'aucune utilité, je les ai testés à maintes reprises, ils m'échappent comme les hirondelles fuyant les grandes chaleurs. Par instinct, je me suis rabattu sur les lettres. En les enfilant, je crée des amulettes imaginaires qui m'aident à dissiper la grisaille de décembre. Je ne détiens pas la vérité, je la cherche dans le cœur des êtres et des ombres. Elle ressemble à un caméléon, elle prend la couleur de l'endroit où elle passe. La vérité chez le colon est un leurre chez le colonisé ; le mensonge d'hier pourrait se révéler une vérité demain ; la morsure pourrait être perçue comme un baiser de vipère.

Le poème n'est crédible que s'il atteint la plus haute dimension, au-delà de l'espace et du temps, quand il supplante la prose, la monotonie et le va-et-vient des mouches et des nuages.

Si j'écris, c'est parce que j'ai suspendu mon jugement, banni mes certitudes et j'ai des doutes sur tout et tous : le temps est l'adversaire de la montre, la beauté se fane et les amours ne sont pas éternelles. Tout vieillit pendant que les bourgeons éclosent. Je ne choisis pas les questions à traiter, elles se présentent à moi dans des linceuls ou des robes de princesse ; elles me demandent de les défaire, les pétrir, les massacrer, les coudre. Elles sont des argiles à modeler, des pièces à visser, des langages à défendre. Les mots et les sons obéissent à une logique, à une mécanique rodée, à un bal d'anges et de fantômes. Comment parler de sujets abstraits avec des mots qui désignent des formes ? Comment dire le passé et le futur à travers des paroles du présent qui fuit à chaque battement de paupière ? Comment décrire la mort et le néant alors que celui qui écrit fait partie du plein de la vie ? Dostoïevski a bien décelé l'énigme : ce qui compte dans le roman, c'est le poème. Le poème, autrement dit la musique des mots, aide à expliquer ce qui échappe à l'œil, à l'oreille et au nez. Le poème n'est crédible que s'il atteint la plus haute dimension, au-delà de l'espace et du temps, quand il supplante la prose, la monotonie et le va-et-vient des mouches et des nuages.

Les mots sont minés, derrière chaque syllabe se cache une douleur ou un rire avorté. Apprendre un mot de plus, c'est se risquer au métier de la tristesse. J'écris parce que je porte en moi le cadavre de l'enfant que j'étais ; me souvenir des jeux de marelle et de saute-mouton est un exercice qui brouille le regard, qui comprime le cœur. J'écris pour accepter les rides qui ont pris le dessus sur la fraîcheur de ma chair d'antan. J'écris pour dire que vieillir est un verbe assassin et que la mort est le prolongement circulaire de la vie. Tout ce qui se dit compose le monde et celui-ci n'est qu'un miroir brisé et embué qui oscille entre le tragique et le comique. Accepter ce qui vient est la tâche des sages ; rejeter ce qui ne va pas est la mission des révoltés ; dire la violence, la paix, le sang, le miel, les défaites et la folie est le métier des poètes.

Je n'oppose pas le poète au politique, le forgeron au militant, le peintre au tyran.

Je n'oppose pas le poète au politique, le forgeron au militant, le peintre au tyran. Tout choc entre entités est une bataille inutile. Le politique charme : il utilise la prose, les sondages, le micro, le poing fermé et les bras ouverts. Il a lu Machiavel, il est fasciné par Napoléon, Hannibal et Alexandre le Grand. Chez lui, tout est stratégie, tout est calcul, tout est résultat. Son horizon est court, il est borné d'urnes. Il oublie le peuple quand il gouverne et ne se souvient de celui-ci que lorsqu'il sollicite son vote. Le poète, quant à lui, n'additionne pas les têtes, il s'en approprie les voix ; il n'a de perspective que les étoiles et de discours que le rythme des mots.

J'aime le désordre des choses. Je ne suis ni la meute, ni le sens du fleuve, ni la ligne d'un parti ou d'un journal, ni le protocole des chapelles ou les flatteries des salons. Je n'obéis ni à quelqu'un ni à quelque chose. Je n'ai besoin ni d'un drapeau, ni d'un hymne, ni d'un trophée pour dire ce qui chavire ou ce qui rame. Un stylo, du papier et ma musique intérieure me suffisent pour créer mon monde, loin du bruit des idées mâchées, près des vérités têtues, quelque part entre ce qui devrait être et ce qui ne sera jamais. Je suis écrivain et cela me suffit. Le poète a réussi à tuer en moi l'ingénieur, il refuse à présent de se laisser abattre par le politique. L'écrivain peut dire des vérités avec des mensonges contrairement au politique qui utilise l'illusion de vérité pour débiter parfois ou souvent des mensonges. Chacun son métier, tout le monde a des cibles. Le premier ne cherche pas à convaincre, il soulève des questions. Quant au second, rusé ou séducteur, faux ou sincère, son rôle est d'apporter des réponses.

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