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Pourquoi je vais rendre mon diplôme à l'université McGill

01/04/2016 03:41 EDT | Actualisé 02/04/2017 05:12 EDT

Je me souviens bien du jour, il y a 22 ans, où j'ai rendu mon dernier examen et quitté définitivement le campus de l'université McGill. Je me souviens très bien de la fierté que j'ai éprouvée à ce moment précis. J'ai grandi à Rimouski, une ville où l'on n'entendait guère d'anglais, et j'avais l'impression en obtenant un diplôme de McGill d'avoir gravi le mont Everest. Cette année-là, le conférencier invité de la cérémonie de diplomation était Élie Wiesel, dont je n'oublierai jamais les paroles: «le contraire de l'amour ce n'est pas la haine, c'est l'indifférence».

Il nous disait par là que ce diplôme engageait une responsabilité, un devoir. Le devoir de ne pas tourner le dos à un enjeu moral, le devoir de prendre position pour ce que nous estimons être juste. Ces quelques paroles sont un des plus beaux cadeaux qui m'ait été donné.

Le changement climatique est l'enjeu le plus crucial de notre époque. Ce n'est pas une vue de l'esprit, mais un fait bien avéré scientifiquement. Si nous devons agir pour le contrer, le contenir, ce n'est pas simplement pour relever un défi technologique, économique ou politique, il s'agit bel et bien d'un impératif moral. Le pape François, dans son encyclique Laudato Si, affirme que la destruction de l'environnement participe du même mal qui mène à la destruction du tissu social: la relativité morale. Il nous rappelle que le changement climatique frappera d'abord, et le plus durement, les populations les plus démunies, et que nous avons tous le devoir de protéger la Création.

Il y a plusieurs années que je travaille auprès de David Suzuki, et s'il y a une chose que j'ai bien apprise en le côtoyant, c'est que la biosphère est notre seule Terre mère, et que la vie sur cette belle boule bleue est une chose extraordinaire. La communauté scientifique s'entend pour prédire qu'il serait très dangereux de laisser le réchauffement planétaire dépasser les deux degrés Celsius. Or au train où vont les choses, le réchauffement dépassera les quatre degrés. Ce sont les fondements même de notre civilisation qui sont en jeu, et l'équilibre des systèmes porteurs de vie sur la Terre que nous risquons de foudroyer, et pour des millénaires.

Peut-on demeurer indifférent devant un tel péril? Moi pas, et c'est pour cela que je rendrai mon diplôme à l'université McGill.

Je m'explique. Pour sauver le climat, nous devons laisser dans le sol les deux tiers des tous les combustibles fossiles - charbon, pétrole, gaz naturel. Or voici où ça coince: la valeur actuelle des actifs en combustibles fossiles est fondée sur l'exploitation complète de toutes les réserves prouvées. La seule manière de maintenir la valeur de ces actifs, c'est de brûler toutes les réserves... ce qui correspond à déclencher une catastrophe climatique. Si par contre nous agissons pour protéger le climat, la valeur de ses actifs s'effondre et on assiste à l'éclatement d'une bulle carbone similaire à la bulle immobilière qui a provoqué la crise de 2008. Les investisseurs sont donc confrontés à une décision d'ordre moral: soit ils protègent le climat, soit ils privilégient leurs gains financiers à court terme.

Le rapport avec McGill? Selon l'information disponible publiquement, l'université McGill détient environ 70 M$ d'investissements dans les combustibles fossiles, soit environ 5 % de son fonds de dotation d'une valeur de 1,3 G$. Autrement dit, lorsqu'elle investit une partie de son fonds dans le charbon, le pétrole ou le gaz naturel, l'université McGill mise sur les combustibles fossiles plutôt que sur le climat.

Voilà un exemple de la relativité morale contre laquelle le pape François nous met en garde, et un bon exemple de l'indifférence à la souffrance humaine dont Élie Wiesel nous a si éloquemment entretenus lors de ma cérémonie de diplomation.

Des dizaines d'universités dans le monde, notamment Standford et Oxford, ont annoncé leur désinvestissement des énergies fossiles. Ce faisant, elles font bien plus que prendre une décision éthique, elles protègent leurs actifs en réduisant leur exposition à ce que les économistes appellent maintenant la bulle carbone.

Il est temps que l'université McGill revoie ses choix. En matière de changement climatique, on ne peut plus se permettre d'être indifférent. L'université McGill, une des grandes institutions universitaires et scientifiques canadiennes, ne peut nier la science du climat ou fermer les yeux devant une catastrophe appréhendée qui met en jeu notre sens moral. Ce ne serait pas une position qui respecte la science ou l'éthique requise de la part d'une grande institution. Je me verrais forcé de me dissocier de mon alma mater.

Aussi lui rendrai-je mon diplôme le 1er avril prochain, à moins qu'elle n'exprime son intention de désinvestir des énergies fossiles. Et j'invite tous les étudiants et diplômés à se joindre à moi et aux diplômés de McGill en faveur du désinvestissement pour que l'université relègue aux oubliettes ses investissements dans les énergies fossiles. Pour en savoir davantage, rendez-vous au http://mcgillalumnifordivestment.com/pledge-now/.

Ce billet de blogue a été initialement publié sur le site de la Fondation David Suzuki.

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