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Recherchée : droite intelligente

16/03/2015 09:14 EDT | Actualisé 16/05/2015 05:12 EDT

De passage à Tout le monde en parle en avril 2013, Marie-France Bazzo avait suscité la controverse en répondant à la question suivante : «De quoi la droite a-t-elle besoin ?».

«D'intelligence !» avait-elle répondu. La charge du maire de Saguenay Jean Tremblay contre «Greenpeace et les intellectuels de ce monde» ramène la question : existe-t-il une forme de vie intelligente à droite ?

Rassurons-nous tout de suite, la droite intelligente existe. Il existe depuis longtemps au Québec une droite articulée et ouverte à un sain débat d'idées. Une droite prête au dialogue, qui respecte les idées de ses adversaires sans les partager. Cette droite est peut-être le mieux représentée par André Pratte et La Presse, mais aussi par de nombreux intellectuels et gens d'affaires.

Mais depuis une dizaine d'années, une autre droite a émergé. Une droite qui cultive la hargne et la polarisation, qui refuse le dialogue et qui pratique le salissage et l'intimidation. Une droite, surtout, qui fait primer l'opinion et l'idéologie sur les faits. Cette droite radicale est concentrée à l'institut économique de Montréal, dans les radios privées de Québec et au sein de l'empire Québécor. Elle est soutenue par une armée de Trolls sur Internet dont près de 99% sont des hommes et qui ne se gêneront pas pour m'attaquer violemment après la lecture de ce texte.

Très peu représentative, elle occupe néanmoins une place dominante dans l'espace médiatique québécois.

Le Québec n'est pas une société distincte à cet égard. Au Canada anglais, la droite radicale se concentre autour du National Post, de Sun Media (encore Québécor), du parti Conservateur et de quelques dizaines de blogueurs. Aux États-Unis, elle gravite autour de Fox News, du Wall Street Journal et du Tea Party.

Ce qui frappe le plus avec cette nouvelle droite est son émergence quasi simultanée au Canada, aux États-Unis et au Québec et la surprenante cohésion de ce nouveau mouvement au plan des idées et des stratégies de communications. En fait dans certains cas, elle a été manufacturée de toutes pièces avec le financement des frères Koch et de Rupert Murdoch aux États-Unis, et l'appui de Conrad Black et Pierre Karl Péladeau au Canada. La droite radicale est à la fois un nouveau produit médiatique et une entreprise politique.

Au plan des idées, cette droite soutient le démantèlement de l'État, le libre-marché et la privatisation, la loi et l'ordre, la ligne dure face aux syndicats, aux groupes écologistes et à la société civile en général, et des politiques économiques favorisant l'enrichissement des riches.

Elle favorise la libre circulation des armes, nie l'existence des changements climatiques, et soutient les valeurs de certains groupes religieux qu'elle a coopté.

Les stratégies de communications déployées aux États-Unis, au Canada et au Québec sont les mêmes. Premièrement, faire primer l'opinion sur les faits, et refuser tout dialogue reposant sur des connaissances scientifiques s'il n'est pas à leur avantage. Par exemple en alimentant une campagne niant l'existence des changements climatiques. En second lieu, discréditer à l'avance ses adversaires par des attaques ciblées. On peut penser ici aux attaques contre les intellectuels, gauchistes, écologistes, féministes, cyclistes ou syndicalistes. Troisièmement, utiliser des mots lourds de sens pour créer une association négative dans l'esprit du public. Par exemple, Nathalie Normandeau parlait cette semaine de «terrorisme économique» pour décrire les activités de Greenpeace. Le Wall Street Journal a qualifié CitiBike, le Bixi New Yorkais, de «projet communiste». Finalement, répéter systématiquement les mêmes messages, d'un commentateur à l'autre, pour conditionner l'opinion.

Au final, ce que cette droite radicale est en voir de bâtir, c'est une société polarisée où le dialogue et les consensus sont de moins en moins possible. Une société où le cynisme envers les institutions facilite le démantèlement de l'État et le remplacement des débats démocratiques par le pouvoir des lobbys. Une société où l'idéologie prime sur les faits, où l'argent prime sur la science, le pouvoir sur le bien commun.

Replacés dans ce contexte, les attaques du maire Tremblay contre les intellectuels ne sont pas anodins. Pas plus que ne le sont les propos du premier ministre Harper sur les «gauchistes», ou ceux de Nathalie Normandeau sur le «terrorisme économique». Les techniques sont les mêmes, les résultats sont probants. Un marketing politique qui se nourrit de l'ignorance et des préjugés pour arriver à ses fins.

Ne nous trompons pas. Sous ses apparences superficielles et populistes que plusieurs tendent à mépriser, la droite radicale déploie une formidable campagne de conditionnement de l'opinion publique qui porte fruit. Marie France Bazzo avait tort. La droite radicale est plus intelligente et sophistiquée qu'on ne le croit. Et il est plus que temps de la démasquer pour ce qu'elle est : une campagne permanente de propagande dont l'objectif est d'imposer une idéologie conservatrice libertarienne marginale à l'ensemble de la population.

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