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Lettre à Martin Coiteux: Quand Toto passe à la caisse

28/01/2016 11:32 EST | Actualisé 28/01/2017 05:12 EST

Salut Martin,

Tu te souviens peut-être, je t'avais écrit en septembre pour te demander de garder tes baisses d'impôts. Je t'ai vu à l'Infoman le 31 décembre offrir à Jean-René Dufort une canne pour ramasser de l'argent pour le gouvernement et je me suis dit: je comprends pourquoi tu n'es pas en affaires.

Demander plus d'argent pour moins de services, c'est pas winner en business, quoique tu aurais peut-être un avenir dans les banques. Mais je me suis franchement demandé si tu avais perdu contact avec le réel. Quand ton cadeau est de demander plus d'argent pour toi, tu commences sérieusement à ressembler à Scrooge, l'avare sans cœur créé par Dickens en 1843.

Quoique plus j'y pense, plus je me dis qu'au plan économique, tu appartiens à l'époque victorienne. Les riches d'un bord, les pauvres de l'autre.

Mais je ne t'écris pas pour te parler de Scrooge. Je voulais t'écrire une dernière fois pour te parler de dette, de déficit, et de ton bilan comme Président du Conseil du Trésor. Tu as dit que tu voulais arriver au déficit zéro pour ne pas refiler la dette aux prochaines générations. C'est bien. Mais je regarde les écoles pleines de moisissures, les coupures en éducation et dans les services en petite enfance, et je me dis: ils payent déjà, et pas mal plus cher que tu penses.

Tu ne comprends pas... laisse-moi t'expliquer

Prenons le cas d'un petit garçon né le 7 avril 2014. Appelons-le Toto.

Toto est né dans une famille monoparentale de St-Roch, à Québec. Sa mère travaille comme serveuse dans un restaurant de la haute ville sur la Grande Allée. Peut-être qu'elle t'a déjà servi. Toto a réussi à se trouver une place dans un CPE.

La première année, Toto a eu une éducatrice qu'il a beaucoup aimée. La seconde année, Toto a eu plusieurs éducatrices. Mal payées, gros roulement. Son CPE s'est fait dire qu'il n'était pas dans «le tiers performant».

Ça fait que be-bye le programme éducatif, be-bye les éducatrices compétentes et payées au minimum acceptable. Son CPE est devenu une garderie, un parking d'enfants. Il mange de la bouffe congelée réchauffée au micro-ondes. À deux ans, il rencontre une nouvelle éducatrice aux trois semaines. De 8h le matin à 18h le soir, il passe du temps avec des gens qui passent. Le programme éducatif prend le bord.

Toto entre à la maternelle le 29 août 2019. C'est dur. Toto a un retard d'apprentissage. Sa mère fait son possible mais elle n'y arrive pas. Entre les deux jobs dans des restaurants, les visites à la banque alimentaire, les difficultés personnelles. Elle tient le fort, mais elle est à bout. Normalement les CPE étaient prévus pour combler l'écart de Toto AVANT qu'il arrive à la maternelle. Mais c'était avant le «tiers performant».

Bon.

Toto commence l'école. Très tôt on réalise qu'il a besoin de services spécialisés. Mais il n'y a pas d'orthophonistes, pas d'orthopédagogue. Enfin oui il y en a, mais à temps partiel, pour trois écoles. Au mieux, Toto peut avoir une consultation aux six semaines. Ça fait que Toto prend du retard, n'aime pas l'école, développe des problèmes de comportement. C'est pas grave, Martin, parce que maintenant au Québec, TOUT LE MONDE PASSE à la fin de l'année. Ça fait que Toto ne redouble pas, il continue de s'accrocher. Autour de lui, c'est comme si les gens parlaient Klingon, tu sais, la langue des méchants dans Star Trek. Quand Toto se lève le matin, il pense à sa journée et a juste hâte qu'elle soit finie.

Et ça continue.

Toto finit son primaire, entre au secondaire. Ça s'aggrave, ça ne s'arrange pas. Mais il est chanceux. Il rencontre des professeurs et des intervenants qui prennent le temps de l'accompagner. Bénévolement parce qu'ils n'ont pas le temps de le faire sur leurs heures de travail. Mais des gens avec du cœur, il en reste au Québec, Martin.

Ça fait que Toto réussit à passer son secondaire cinq sur la gosse. Ce jour-là, en 2030, sa mère pleure de fierté.

Toto n'est pas un paresseux comme ceux que dénonce Sam Hamad, ton successeur, dans ses délires. Il n'est pas de ceux qui mènent une vie de profiteurs avec 663$ par mois. Non. Toto est travaillant. Il trouve une job de commis dans un Couche Tard, un fleuron de l'économie québécoise. Il travaille des shifts de 16 heures, pas payées overtime, parce tsé, les syndicats, ça nuit à l'économie.

Ça fait que c'est ça qui est ça. Toto va travailler de jobine en jobine, pendant quarante ans. Cinquante en fait parce que parti comme c'est là, Toto n'aura pas le droit de prendre sa retraite avant 70 ans. Toto aurait pu devenir ingénieur, médecin, entrepreneur. Mieux encore: Toto aurait pu devenir lobbyiste pour une compagnie minière ou pétrolière, être un créateur de richesse. Mais Toto va rester au bas de l'échelle. Deux fois dans sa vie il va se retrouver sur l'aide sociale et avoir honte de lui quand il va servir des nouilles Ramen achetées chez Dollorama à ses deux petites filles pour la quatrième fois dans la même semaine et qu'elles vont dire: «pas encore!». Il va avoir honte quand une de ses filles va aller à l'école avec des collants troués.

La vie de Toto, Martin, elle se joue dans les quatre premières années. Toutes les études le démontrent. Tu arrives en retard d'apprentissage à l'école, you're screwed. Ça fait que quand tu coupes dans les CPE, Martin, tu fais payer le déficit et la dette par Toto et les enfants de Toto. Tu comprends?

Parce que la pauvreté c'est un cycle, et que l'éducation est la seule manière d'en sortir. Toi, tu veux un déficit zéro en deux ans. Ces deux ans vont coûter des millions de dollars à Toto et à l'État.

Tu ne me crois pas? Fais le calcul. Toto va gagner 25 000 par année pendant 40 ans. Un total de 1 million $. Il ne paiera pas d'impôts. Trop pauvre. Mais si Toto avait réussi à l'école et qu'il était devenu un lobbyiste créateur de richesse, il aurait gagné 150 000 $ par année pendant 40 ans. Total: Six millions $.

Perte nette: 5 millions $. Je suis certain que Toto aurait préféré payer des impôts que de vivre d'une paie à l'autre pendant 40 ans.

Ce que tu as volé à Toto, Martin, c'est l'égalité des chances. La possibilité, pour un enfant qui nait aujourd'hui, de pouvoir se réaliser, découvrir ses talents, avoir une VRAIE chance dans la vie. Ça vaut combien perdre ça d'après toi? Pour Toto et pour le Québec?

Ça vaut un million de fois plus que ce que tu pouvais imaginer dans ta petite canne le 31 décembre. Ça vaut des milliers de garçons et de filles brillants qui ne demandent qu'à devenir la plus grande ressource naturelle du Québec. Et c'est sur leurs épaules que tu fais porter le déficit zéro en ce moment. Ils se font plumer et ils ne savent même pas encore parler.

Couper dans les CPE et les écoles, c'est pas le déficit zéro. C'est immoral. Peux-tu passer le mot à Sam?

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