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Le déficit: une question de dépenses ou de revenus?

11/10/2012 09:55 EDT | Actualisé 11/12/2012 05:12 EST
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Ce texte est le second d'une trilogie qui porte sur les impôts, le déficit, et la dette. Le premier texte peut être consulté ici.

Les dernières années où les États-Unis ont connu des surplus budgétaires sont 1998, 1999 et 2000, soient les trois dernières années du mandat de Bill Clinton. À l'époque, on prévoyait que le gouvernement américain rembourserait sa dette entière et accumulerait un surplus de 2300 milliards $ en 2011. Au lieu de cela, la dette américaine a atteint 10400 milliards $ en 2011. En 2012 seulement, le déficit américain atteindra 1100 milliards $. Comment expliquer un tel revirement?

L'économiste Paul Krugman en a résumé les causes dans le New York Times en mai 2011 : le déficit américain a été causé par les réductions d'impôts consenties par George W. Bush, par les guerres d'Irak et d'Afghanistan, et par la crise financière de 2008 et la récession qui s'en est suivie et qui augmenté les coûts des programmes sociaux et forcé le gouvernement américain à déployer un plan de relance de l'économie soutenu par d'importantes dépenses gouvernementales.

Un problème de revenus

Laissons de côté les dépenses un instant pour nous concentrer sur les revenus. Selon les chiffres de la Maison Blanche, les baisses d'impôts accordées aux plus fortunés par George W. Bush, puis reconduites sous Obama, sont la plus importante source de déficit pendant la décennie 2001-2011. À elles seules elles représentent plus de deux fois le prix combiné des guerres d'Irak et d'Afghanistan. En dépensant toutes ses marges fiscales en baisses d'impôts, le gouvernement américain s'est présenté en état de grande précarité financière lorsque la crise de 2008 a éclaté. Résultat ? Le déficit américain représente aujourd'hui 7% du PIB du pays.

Attardons-nous maintenant au Canada. Dès leur prise de pouvoir en 2006, les Conservateurs se sont empressés de dépenser toutes les marges fiscales du gouvernement fédéral en abaissant la TPS à 6%, puis à 5%, se privant ainsi de revenus qui auraient atteint 14 milliards $ en 2014-2015. Ils ont aussi poursuivi les baisses du taux d'imposition des entreprises amorcées sous le régime libéral durant lequel il était passé de 28% à 21%, pour l'abaisser à 15%, se privant de 7 milliards $ de revenus annuellement. Au total, le gouvernement conservateur a érodé la base de revenus de l'État fédéral de 30 milliards $. Résultat : un déficit de près de 56 milliards $ en 2009-2010, et de 26 milliards en 2011-2012, soit 1,5% du PIB du Canada.

Le déficit du Québec a quant à lui atteint 2,97 milliards $ en 2011-2012, soit 1% du PIB. Selon l'économiste Pierre Beaulne, cité sur le blogue de Gérald Filion« l'impôt sur le revenu des particuliers du Québec a glissé de 7,6 % du PIB en 2000 à 6,6, % en 2010, ce qui représente un manque à gagner de trois milliards de dollars ». Sans ces baisses d'impôts accordées prématurément, le gouvernement du Québec et le gouvernement fédéral ne seraient pas en déficit en ce moment. De plus, bien que ces allégements fiscaux aient été alloués dans le but de stimuler l'économie, la plupart des économistes s'entendent sur le fait que la baisse de la TPS n'a eu aucun effet sur l'économie canadienne. Il s'agit plutôt d'une mesure populiste et idéologique, un gaspillage de revenus publics. Beaucoup de baisses d'impôts sont à ranger dans cette catégorie.

Un problème de dépenses

Maintenant que nous sommes en situation de déficit, les idéologues de droite (au pouvoir, dans l'opposition ou dans les médias) ont le loisir de réclamer des coupures dans les programmes des gouvernements puisque nous vivrions maintenant au dessus de nos moyens. Il faudrait « cesser le gaspillage », « couper dans le gras ». C'est ainsi qu'un problème de revenus est transformé en problème de dépenses. Profitant de la crise fiscale qu'ils ont eux-mêmes créée en appauvrissant nos gouvernements, ils souhaitent maintenant en diminuer la taille. On appelle cette stratégie « starve the beast », ou affamer la bête. On crée d'abord un déficit en diminuant les revenus, puis on obtient la légitimité pour démanteler les programmes sociaux, de diminuer les services et d'augmenter les tarifs.

Mais il reste bel et bien un problème de dépenses : lorsque la crise a éclaté, nos gouvernements ont vu leurs dépenses sociales exploser et ont été forcés de déployer d'imposantes mesures de relance de l'économie appuyées par des dépenses publiques. On a dépensé sans ménagement l'argent de nos impôts, notre argent, pour relancer une économie sans s'attaquer aux fondements mêmes de la crise financière. Ces dépenses étaient évitables et auraient été évitées si nos gouvernements avaient fait leur travail : réglementer correctement le secteur financier.

Nous nous trouvons donc aujourd'hui avec des déficits accumulés qui ont ajouté des milliards à nos dettes publiques. Était-il responsable de dépenser nos surplus en baisses d'impôts et de fragiliser ainsi nos finances publiques ? Je ne le crois pas. Vivons-nous au dessus de nos moyens ? Permettez-moi d'en douter puisqu'avant l'effondrement de la bulle financière nous réussissions à équilibrer nos budgets.

Bien sûr les déficits demeurent un problème puisqu'ils ne sont pas soutenables à long terme. Mais pour résorber ces déficits, il faut en comprendre les causes. Et l'essentiel de nos déficits provient de réductions d'impôts d'une crise économique mondiale qui a été causée par la déréglementation du secteur financier. Les fondements idéologiques des deux causes sont les mêmes : un néolibéralisme qui ne résiste pas à l'épreuve des faits et qui nous appauvrit collectivement.

La semaine prochaine : Dette publique, dette privée : laquelle inquiète le plus?