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Les Petro-points d'Anticosti

21/03/2014 12:35 EDT | Actualisé 20/05/2014 05:12 EDT

La scène m'a été rapportée la semaine dernière de source sûre : un dirigeant d'une entreprise pétrolière albertaine croise un expert de l'industrie dans un aéroport. Le premier demande au second: «Qu'est-ce que c'est que cette histoire d'investissement du gouvernement du Québec dans l'exploration pétrolière à Anticosti ? Les gouvernements investissent rarement dans le secteur pétrolier, et jamais un gouvernement n'a investi aussi tôt dans l'exploration, alors que le risque financier est si élevé. Les dirigeants de Petrolia, Junex et Corridor doivent encore en rire».

Cette scène résume ce qui se dit dans l'industrie à propos de la transaction annoncée en grande pompe il y a quelques semaines, peu avant le déclenchement des élections. Disons-le d'entrée de jeu, histoire de nous éviter des mises en demeure: Petrolia, Junex et Corridor n'ont rien à se reprocher dans cette histoire. Ce sont des entreprises d'exploration pétrolière et leur travail est de financer cette exploration, opération difficile compte tenu des risques financiers énormes. Devant la difficulté de trouver des investisseurs privés prêts à financer l'exploration à Anticosti, ils se sont tournés vers Québec. La question est donc de savoir si la décision du gouvernement du Québec d'investir des fonds publics dans une activité aussi spéculative était judicieuse et si les raisons évoquées par la classe politique et économique québécoise pour applaudir cette décision sont valables.

Un mirage de 45 milliards $

Tout se passe dans le dossier pétrolier comme si les vapeurs d'essence avaient fait perdre à la classe politique et économique québécoise tout discernement. Il fallait entendre François Legault claironner à Tout le monde en parle qu'Anticosti représente des revenus potentiels de 45 milliards $ dont le Québec ne peut se passer, reprenant ainsi les propos de Martine Ouellet, Bernard Landry et les discours de nombreux représentants de l'élite économique. Mais aucune réserve commercialisable n'a encore été découverte à Anticosti. Le rapport géologique de la firme Sproule, sur lequel repose toute cette inflation verbale, émet des hypothèses tout en mentionnant qu'il ne s'agit que de possibilités. On ignore donc s'il y a du pétrole, en quelles quantités, quelle proportion serait récupérable, à quel coût, et quel serait le taux d'épuisement des puits. S'il y avait réellement un Klondike pétrolier à Anticosti, on aurait vu les grandes pétrolières se bousculer dans le dossier. Mais leur silence est assourdissant. Quelle est la probabilité réelle de trouver du pétrole commercialisable à Anticosti: 1 sur 10? 1 sur 100? Personne ne le sait. On doit ici féliciter Philippe Couillard d'avoir dénoncé que l'on affecte 115 millions $ de fonds publics dans un casino pétrolier.

Le pétrole pour rembourser notre dette

Mais supposons un instant que des réserves exploitables sont découvertes, ce qui demeure tout à fait possible. Pourrions-nous rembourser notre dette ou financer nos programmes sociaux avec nos recettes pétrolières ? En faisant des calculs sur la base des informations connues à ce jour, François Pouliot, du journal Les Affaires, en arrive à la conclusion que le Québec tirerait environ 500 millions $ par année en redevances pétrolières, soit l'équivalent de quatre jours de nos dépenses annuelles en santé ou deux semaines de paiements d'intérêts sur notre dette. C'est tout de même significatif, mais c'est loin de l'exemple de la Norvège, si souvent mentionné, et de son fonds souverain de centaines de milliards tirés des revenus pétroliers.

Être les meilleurs au monde

Une autre justification invoquée pour justifier l'implication de l'État dans l'exploration pétrolière est celle de pouvoir se doter des plus hauts standards environnementaux au monde. Encore ici les prétentions de Québec ne résistent pas à la réalité malgré les discours d'Yves-François Blanchet et de Daniel Breton. Le Québec vient de permettre la fracturation hydraulique pour l'exploration pétrolière alors qu'il interdit la même technique pour l'exploration gazière. Il tente aussi de soustraire les forages qui seront réalisés cet été à la loi sur la qualité de l'environnement, une échappatoire contestée devant les tribunaux par le Centre québécois du droit de l'environnement. Pendant ce temps, Terre-Neuve vient d'adopter un moratoire sur la fracturation hydraulique pour l'exploration pétrolière, le temps de réaliser les évaluations environnementales et de se doter de réglementations appropriées. Peut-on prétendre être les meilleurs au monde lorsque l'État tente de se soustraire à ses propres lois et que nous en faisons moins que notre voisin immédiat ?

Les pétro-points

Voici en résumé la proposition faite aux contribuables québécois: donnez-nous 115 millions $ pour financer une opération qui vous rapportera 45 milliards, nous aidant à rembourser notre dette et nos programmes sociaux tout en nous assurant de l'application des meilleures normes environnementales au monde. Faites-nous confiance, c'est sans risque.

Le tout ressemble étrangement à une arnaque, à un leurre.

Et si notre argent disparaissait simplement ? Et si nous l'avions simplement troqué contre des pétro-points sans aucune valeur ?

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