Julien Longhi

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La tweet-bénédiction du Pape

Publication: 12/12/2012 11:11

Hier, j'ai proposé un billet qui contextualisait, du point de vue communicationnel, l'attente véhiculée par le premier tweet du Pape, via le compte @Pontifex.

Comme je l'ai indiqué, de nombreux usagers de twitter suivaient déjà le Pape, afin de recevoir ce premier tweet annoncé.

Ce premier tweet est donc arrivé, suivi de deux autres peu de temps après. Personnellement, j'avais peur que l'attente ne crée une déception pour l'analyse, mais je trouve que l'exercice de communication a été réussi. J'insiste ici (encore) sur le fait que je m'intéresse aux formes employées, aux particularités langagières de ces productions, et que je n'entre pas dans les considérations liées à la religion par exemple.

Le choix du premier tweet est assez original:

Il est même surprenant, comme en témoignent deux usagers:

Et introduit une discussion:

En s'adressant à des "Chers amis", le Pape ne cible pas spécifiquement la communauté des chrétiens: il semble s'intéresser davantage à la communauté virtuelle constituée par Twitter (on croirait presque à un lapsus, avec "amis" qui reverrait davantage à Facebook, mais qui induit en tout cas une proximité).

Le Pape semble s'attacher également à rendre concrets les échanges via Twitter, avec "je m'unis à vous par twitter" et "Merci pour votre réponse généreuse", puisque la "réponse" était probablement le fait de s'être abonné au compte @Pontifex.

Il utilise donc le potentiel que représente Twitter en termes de communication et met en mots la relation induite: la possibilité d'un échange direct, peu formel, interactif, et donc la création d'une communauté.

Le plus intéressant est la suite: "Je vous bénis tous de grand cœur". J'ai déjà parlé, à propos de Jean-François Copé, des discours performatifs, et des actes de langage. De Copé au Pape, il n'y a qu'un pas... ou presque.

Alors que Jean-François Copé ne respectait pas vraiment les contraintes institutionnelles et langagières liées à la profération d'un acte de langage (les discours d'un roi sans être roi), le Pape maîtrise quant à lui les deux aspects. Il réalise d'ailleurs ce que John Langshaw Austin nomme "acte comportatif": pour lui, cette classe forme "un groupe très disparate qui a trait aux attitudes et au comportement social" (quand dire, c'est faire, § 151): s'excuser; compatir, rendre hommage, applaudir, souhaiter la bienvenue, faire ses adieux, bénir, maudire, relèvent de cette catégorie.

Mais comment expliquer certaines réactions étonnées par cette bénédiction virtuelle. Comme l'indiquait le linguiste Bernard Gardin en 1990 (dans un article intitulé La valeur comme enjeu):

"Il y a la puissance (latin potentia) dans l'interaction langagière: puissance permettant la transformation du monde et puissance sociale d'invention de la société, et en même temps (ce qui conditionne ce qui précède) puissance de production-transformation de la langue, de l'"outil" utilisé, permettant de nouvelles actions sur le monde, de nouveaux rapports sociaux".

Il reprend notamment les théories de Bourdieu sur le pouvoir symbolique du langage, mais va plus loin en cherchant à déterminer les moyens d'appropriation du pouvoir symbolique par un locuteur "si le fonctionnement des performatifs montre bien que l'emploi des "bonnes formes" est une condition de félicité nécessaire, cette condition n'est pas suffisante; il faut aussi que ce soient les "bonnes personnes" qui les emploient".

En l'occurrence, le Pape est la bonne personne pour proclamer la bénédiction. Certaines réactions étonnées concernent donc la forme employée, sur ce modèle:

  • La bénédiction est l'acte rituel (en général avec le geste de la main le signe de la croix) par lequel le Pape effectue la bénédiction;

  • Gardin indique que l'interaction peut transformer la langue ou l'outil utilisé;

  • Le Pape effectue une tweet-bénédiction: l'interaction transforme l'outil utilisé;

  • Pourtant, la modernisation de la forme peut apparaître comme contradictoire vis-à-vis de la forme traditionnelle.

Si donc la tweet-bénédiction pourra toucher de nouvelles personnes, elle conduira aussi, comme nous l'avons vu, à une remise en cause des formes de l'acte de langage réalisé. Si ce tweet témoigne d'une adaptation et d'une modernisation des formes de communication, tout en maintenant le contrat langagier, il entraîne aussi des réticences ou interrogations liées au changement de forme qu'il a produit.

Quoi qu'il en soit, le choix du Pape de réaliser un acte de langage par son premier tweet n'est probablement pas neutre: il indique une stratégie active sur le réseau, par laquelle il peut mettre en actes l'exercice religieux, et agir directement -mais virtuellement- sur les usagers. Les prochains jours permettront de mieux appréhender les conséquences de cette stratégie originale et inédite... affaire toujours à suivre donc.

 
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