Julie Francoeur

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Assistée sociale de luxe

Publication: 7/04/2012 13:27

Je suis ce que l'on pourrait appeler une assistée sociale de luxe. Ce terme n'est pas de moi (et c'est d'ailleurs pourquoi je le jalouse), mais de Lamontagne qui l'a développé en 1995 de manière à référer aux écrivains québécois.

Je suis assistée sociale de luxe, donc, mais pourtant ni tout à fait écrivaine, encore moins artiste. Je suis pour ainsi dire de cette nébuleuse d'individus qui forme la « race » des étudiants, des intellectuels. Des estis d'intellectuels, tel que le titrait Wajdi Mouawad dans un texte du journal Le Devoir, devenu en quelque sorte référence.

L'on se représente souvent l'individu appartenant à cette « race » comme affichant un style particulier reposant généralement sur le port de la lunette à la monture épaisse (celle-là qui déborde sans malaise sur la joue du mannequin), ainsi que sur l'adoption du keffieh ou de tout autre foulard. On le pointe du doigt pour boire deux bières de trop par semaine. On le dénigre, lui et sa cause, en l'accusant de lézarder en terrasse d'Outremont, cellulaire dans une main, sangria dans l'autre.

Pourtant, je ne porte de déguisement, sinon le carré rouge. Je suis d'une famille ouvrière. Mon père a construit maison de ses mains, par nécessité plus que par sentiment. Quant à mon grand-père, il n'avait de bibliothèque, mais, bien qu'à moitié analphabète, il a su tenir tête au clergé de son village et faire dans la politique locale.

Pourtant encore, en tant que jeune doctorante en sociologie, il m'arrive parfois d'avoir un certain mal à financer mon exercice et ce, bien que je sois des plus « fortunées » parmi les miens (les quelques bourses de doctorat offertes par le gouvernement ne font pas partie du programme d'aide financière aux études, et permettent donc aux récipiendaires de vivre décemment, bien que toujours modestement). Les cerveaux ont malheureusement des estomacs, disait cet homme qui n'était pas le conseiller politique du Premier ministre.

En tant que jeune doctorante dite « émérite », je vis, oui, « au crochet » de l'État. L'on me donne un salaire équivalant à du chômage, en contrepartie de quoi j'offre cette mince contribution qui est ma pensée. Je fais ma thèse.

Un ami à moi, également thésard en sociologie, me disait encore l'autre jour : je n'ai pour richesse que mes idées. En temps de pensée unique, cela me semble déjà beaucoup. C'est là, le réalisons-nous, la seule richesse de l'étudiant, dans un monde qui alimente une monoculture de l'esprit, fonctionnant selon les mêmes mécanismes que la monoculture des plantes, pour paraphraser Vandana Shiva. Car marchandises, nos idées ont ceci de particulier qu'elles ont une valeur d'échange atypique. Nous obtenons peu pour, et nous les payons cher. De plus en plus cher. Sous le gouvernement fédéral actuel, nos idées peuvent même nous valoir le titre de « terroriste » (de cette situation, je saurais en rire même sous la torture!). Sous le gouvernement provincial actuel, elles ne trouvent réponse que dans la violence policière et l'indifférence des élites politiques.

Mon cri opère maintenant parmi celui de milliers d'étudiants en colère. Comme eux, je souhaite poursuivre mes travaux. Faire dans la pertinence. Car, dans un monde qui n'encourage pas l'effort de pensée (qui, au surplus, ne le reconnait pas) et dans lequel la routine du travailleur représente un moins grand danger que celle du penseur, je fais le pari de ma pertinence comme de celle des étudiants.

La génération montante ne veut plus voir l'homme être réduit au travail et à la consommation. Elle croit en l'importance de ses intellectuels, de ses étudiants. Elle ressent l'histoire en cours sur le mode de l'événement qui fait rupture, sous le mode du changement de paradigme.

Des rencontres fertiles comme celle du 22 mars dernier, il y en aura d'autres. Je nous le promets!