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Après «La ferme et son état», il faut faire place aux paysans!

Différents facteurs continuent ainsi de freiner le développement d'une agriculture paysanne dans la province.

06/10/2017 09:00 EDT | Actualisé 06/10/2017 09:00 EDT
Thomas Barwick
L'expertise de la paysannerie, de même que sa contribution au développement rural, apparaît de plus en plus visible dans l'espace public québécois.

Le tout récent film de Marc Séguin, La ferme et son état, affiche des femmes et des hommes pour qui la production agricole n'est parfois qu'un élément d'un projet d'activités diversifiées et qui cherchent à vivre de façon autonome. Des femmes et des hommes qui contribuent à produire l'espace rural en pratiquant une agriculture intimement connectée aux espaces urbains, avec lesquels ils entretiennent des rapports parfois très suivis. Des femmes et des hommes dont la présence émergente a récemment été confirmée par Jean Pronovost dans son rapport sur le vécu et les attentes des jeunes agriculteurs québécois. Qui ont choisi de faire la démonstration du peu de place qu'ils ont, au Québec, au sein du monde agricole.

Représentant un marché émergent, plusieurs de ces femmes et de ces hommes sont à la tête d'entreprises maraichères (dont la production est certifiée bio ou non) pratiquant la vente à la ferme ou empruntant des circuits courts : marchés publics, paniers, etc. D'autres font de l'élevage, certaines encore s'intéressent à de nouvelles productions. Dans tous les cas, ces femmes et ces hommes ont fait le choix d'un métier, d'un mode de vie souvent pluriactif, d'une agriculture qui ne prend jamais l'allure d'une occupation par appartenance à un milieu ou par assignation familiale, contrairement à ce qui se rencontrait précédemment dans le monde paysan.

Même les mieux établies de leur entreprise peinent cependant à se faire reconnaître comme partie prenante du monde agricole, et ce, malgré l'ensemble des efforts individuels et collectifs réalisés en ce sens.

Oui, l'expertise de la paysannerie, de même que sa contribution au développement rural, apparaît de plus en plus visible dans l'espace public québécois. On pense au film de Séguin, mais aussi au Manuel d'agriculture biologique sur petite surface de Jean-Martin Fortier, succès de librairie de la maison d'édition Écosociété en 2012, qui montre la supériorité des rendements de l'agriculture paysanne par rapport à ceux qui prévalent généralement en agriculture. Mise en vedette dans le documentaire, la petite ferme de Fortier et Desroches est aujourd'hui connue internationalement.

Aujourd'hui, même l'influent homme d'affaires André Desmarais, président de la Power Corporation, estime qu'elle a un rôle à jouer dans la mutation à venir de l'économie.

De plus en plus, on porte une attention spécifique aux entreprises paysannes. La Commission sur l'avenir de l'agriculture et de l'agroalimentaire québécois soulignait, dès 2008, l'importance d'accompagner cette agriculture... Aujourd'hui, même l'influent homme d'affaires André Desmarais, président de la Power Corporation, estime qu'elle a un rôle à jouer dans la mutation à venir de l'économie. C'est pourquoi il lançait, en 2013, la ferme des Quatre-Temps en Hemmingford (Montérégie), que l'on voit et revoit dans le documentaire, ainsi que les nouveaux paysans que l'initiative contribue à former.

Ce que l'on ne voit pas, c'est qu'une seconde ferme a récemment ouvert ses portes à Port-au-Persil, dans Charlevoix. Le projet fait des petits.

Pas de place sans endroits... et engagements!

On constate que la traduction de ces premiers signes de reconnaissance en engagements législatifs et de politiques publiques se fait attendre. Le financement agricole et agroalimentaire témoigne toujours d'un manque de reconnaissance pour cette agriculture. Bien que, dans certains cas de transfert ou de démarrage, il soit dorénavant possible pour le nouveau paysan de cumuler certaines sommes (et d'ainsi vivre dans les interstices du système), surtout lorsqu'il s'agit de projets moins exigeants sur le plan de la capitalisation (on peut penser aux paniers fermiers), le financement agricole continue de servir les intérêts singuliers des producteurs agricoles considérés comme « professionnels ».

Si les écoles d'agriculture sont « pleines » , les contenus de formation ont encore peu de place aux acquis de l'expérience paysanne malgré le contexte social complexe et changeant. De précieuses exceptions existent, et le Cégep de Victoriaville en offre une. L'existence de collaborations et d'échanges entre les entreprises qui démarrent et des entreprises établies cherche à pallier ce manque d'espace dans la formation.

Bien que la vente directe représente la principale source d'autonomie pour les paysans, ceux-ci se sentent rapidement limités lorsqu'ils souhaitent dépasser le seul marché de la vente sur place ou à proximité des lieux de production et transformation, et qu'ils cherchent à explorer de nouvelles possibilités commerciales. Les quotas y sont pour beaucoup.

L'allocation des places continue parallèlement de limiter fortement les emplacements que ces paysans sont susceptibles d'occuper dans l'espace rural. En dépit des révisions successives de la Loi sur la protection du territoire et des activités agricoles, celle-ci demeure rarement favorable à leur projet. Si quelques jeunes maraichers sur petite surface ont récemment réussi à convaincre la Commission de protection du territoire agricole, règle générale, celle-ci continue de manquer d'attention quant au potentiel des « petites » exploitations, indépendamment du profil des requérants et des projets. Les concepts de rentabilité et de viabilité intervenant dans l'interprétation de la notion de « superficie suffisante » continuent d'avantager les grandes entreprises, tout en laissant peu de place aux productions nécessitant de petites surfaces : culture biologique à petite échelle, lapins, caprins, faisans, pintades, canards, etc. Et cela, même s'il est de plus en plus admis que la surface suffisante à la pratique de l'agriculture peut varier...

Bien que différentes initiatives puissent désormais améliorer la possibilité de s'établir (banques de terre, fiducies foncières agricoles, location), le régime de protection du territoire agricole québécois ne tient toujours pas compte des tendances actuelles dans les secteurs agricoles, agroalimentaires et agrotouristiques, pas plus qu'il ne rend compte de la complexité du territoire qu'il entend protéger : à défaut d'obtenir l'approbation de la Commission, il demeure interdit d'y établir une table champêtre, un service d'hébergement, un atelier de transformation. Le traitement des demandes au cas par cas préconisé se veut par ailleurs rarement favorable aux projets néo-paysans, en plus de mener à des incohérences dans la gestion du territoire agricole.

Différents facteurs continuent ainsi de freiner le développement d'une agriculture paysanne dans la province. Le défi actuel consiste à lui reconnaître une place réelle dans l'agriculture et l'espace rural québécois, de manière à ce qu'elle ne se voie plus réduite à un exercice irrégulier, voire parfois illégal, du métier.

Et c'est là le message porté par La ferme et son état.