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Richard Martineau chez les Russes

06/08/2013 11:23 EDT | Actualisé 06/10/2013 05:12 EDT

Il n'est pas dans mes habitudes de lire les chroniques de Richard Martineau. Encore moins de commenter ses propos. En vacances à l'extérieur de la ville, j'ai eu «la chance» de lire son article intitulé «Vladimir Poutine est-il un Village People?». Loin de moi l'idée de critiquer le «travail» de Martineau et loin de moi aussi l'idée de me porter à la défense de Vladimir Poutine, mais je me sentais inspiré pour répondre au questionnement du «chroniqueur-vedette». Ce dernier évoque la répression dont sont victimes les militants gais de Russie à l'aube des Jeux Olympiques pour se poser la question suivante: «Se pourrait-il que Poutine soit un gai qui ne s'accepte pas?» Par souci d'intégrité, je vous fais lire tout l'extrait.

«Parce qu'il me semble que lorsqu'on est bien dans sa peau et qu'on ne doute pas de sa virilité, on ne ressent pas le besoin d'opprimer les homosexuels de cette façon. Se sent-il menacé? Est-il comme des islamistes barbus qui cachent leurs femmes sous de gros sacs de jute pour ne pas avoir envie de leur sauter dessus? Les gais font-ils naître en lui un sentiment trouble? En 2009, le London Times a publié un texte affirmant que Vladimir Poutine était devenu une icône gaie en Russie. Les sites homosexuels du pays étaient remplis de photos montrant l'ex-chef du KGB faire du cheval torse nu, piloter un sous-marin torse nu, pêcher dans une rivière torse nu, faire du karaté torse nu, etc. Qui sait, effrayé par sa nouvelle popularité auprès des fans de Cher et de Village People, le chef russe a peut-être décidé de montrer qu'il y avait erreur sur la personne et qu'il ne mangeait pas de ce pain-là. À moins qu'il ne trouve que les gais féminisent trop l'image de son pays. Comme l'a dit Jim Macenda, grand reporter de la NBC: «En Russie, on ne prépare pas seulement des Jeux olympiques, mais quelque chose de beaucoup plus grand que ça. Ce sont des Jeux de prestige, de puissance, de pouvoir, ce que j'appelle des Jeux politiques. Ce sont des Jeux d'oligarque, tandis qu'à Vancouver, c'étaient des gentils Jeux olympiques».

Décevant? Au moins, il se force pour citer le London Times et un «grand» reporter de NBC pour donner du poids à son analyse psychologique à deux sous. Je trouve simplement que c'est un questionnement un peu faible et limité de la part de quelqu'un qui se vante de «faire avancer le débat». Il me semble qu'il y aurait eu d'autres questions à se poser. Je ne m'attendais pas à ce que Martineau dresse un portrait socio-économique de la Russie depuis la chute du mur de Berlin, mais un peu de sérieux quand même.

Tout d'abord, gardons à l'esprit que l'équilibre des puissances en vigueur pendant la guerre froide avait été rompu avec la chute de l'Union Soviétique, laissant un monde unipolaire dominé par les États-Unis. S'étant converti à l'économie de marché, la Russie et la Chine sont en train de recréer un nouveau rapport de force. Alors que l'échiquier mondial subit une mutation lente, mais significative, et que la Russie est aux premières loges, est-ce vraiment sérieux d'analyser les comportements de la Russie en spéculant sur la sexualité cachée de son président?

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Pour Zbigniew Brzezinski, ancien conseiller du président Jimmy Carter et maître en géopolitique, il fallait, dès la fin de la guerre froide, accorder une importance capitale à la relation des États-Unis face à la Russie. L'idée d'envahir l'Iran ne figure pas dans son agenda. Son idée serait plutôt de monter la Chine contre la Russie, et de faire en sorte que les deux puissances se nuisent mutuellement. Et Poutine dans tout cela? Il est beaucoup trop occupé dans son sauna clandestin gai pour se préoccuper de géopolitique. Même si Poutine était réellement un homosexuel refoulé, est-ce la bonne question à se poser sur la répression du militantisme gai ? Bien sûr, comme dirait le reporter de NBC, que la Russie prépare des Jeux de prestige. C'est quand même un peu mince comme raisonnement. Poutine veut évidemment montrer à la face du monde, grâce à ces Jeux, que la Russie est une puissance et qu'il n'y a pas de dissidence interne, mais on peut quand même pousser la réflexion plus loin.

Se pourrait-il que Poutine se méfie des groupes de militants gais pour d'autres raisons qu'à cause de son homophobie cachant sa «vraie» nature? Il se méfie déjà des groupes de militantes féministes ou d'autres ONG. Serait-il une femme dans un corps d'homme? Je ne sous-entendrai certainement pas que les militants gais ou féministes sont des espions à la solde d'une puissance étrangère, il y a sans doute beaucoup de vrais militants de bonnes volontés. Par contre, quand on sait que les ONG sont souvent un moyen très commode pour faire entrer des espions ou pour tenter de déstabiliser un gouvernement, on peut se poser la question sur ce qui justifie la méfiance de Poutine. Paranoïa? Par exemple en Amérique latine lorsqu'un gouvernement annonce la nationalisation d'une ressource, on assiste à la multiplication d'ONG écologistes financées par des pays étrangers. Ces ONG s'emparent de revendications réelles de certaines tribus indigènes pour tenter de fragiliser le pays en les montant contre le gouvernement. (Lire à ce sujet le texte d'André Maltais: Bolive: Quand la gauche verte fait le jeu des ONG étrangères) Désolé si je ne cite pas un média aussi «prestigieux» que la NBC, mais c'est le genre de sujet dont parle rarement la NBC.

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Les activités sportives de Vladimir Poutine


Revenons au contexte russe. Les stigmates de la guerre froide sont-ils vraiment disparus? Henry Kissinger pense, dans son livre La nouvelle puissance américaine , que «si la réforme donne naissance à une Russie plus forte, qui renoue avec une politique d'hégémonie - comme le redoutent effectivement la plupart de ses voisins - on verra inéluctablement resurgir des tensions comparables à celle de la guerre froide». Le même Kissinger croit que «l'OTAN doit rester un rempart contre une Russie toujours tentée par les démons de l'impérialisme». Ça vole un peu plus haut que les réflexions du London Times, hein?

Quant à Brzezinski, il relie la situation russe aux situations de l'Iran et de la Turquie: «Ce sont donc d'importants acteurs géostratégiques dans la région. Cependant, ils sont sujets à des conflits ethniques internes. Or, si l'un d'entre eux ou les deux venaient à se trouver déstabilisés, les problèmes internes à la région deviendraient impossibles à gérer et les efforts déployés pour atténuer la domination de la Russie sur la région pourraient se révéler vains». Et gardons à l'esprit que Zbigniew Brzezinski est conseiller du président Obama pour les relations étrangères, et qu'il a toujours prôné de se servir des droits de l'homme contre Moscou.

Il est également important de regarder du côté de la Syrie. (Je me demande si Bachar Al-Assad est fétichiste?) Mais bon, revenons au cœur de la Russie. Peut-être que Poutine a offert l'asile à Edward Snowden, le renégat de la NSA, parce qu'il le trouvait attirant? Ou bien, est-ce simplement le réfugié politique le plus stratégiquement utile de notre époque? Et quel pied de nez aux États-Unis.

Dans ce contexte de tensions géopolitiques, les médias corporatistes occidentaux seraient tentés de diaboliser le régime de Vladimir Poutine par tous les moyens, que ça ne me surprendrait pas beaucoup. Lorsque des gens sont victimes de répression, que ce soit des homosexuels, des féministes, des étudiants, des musulmans, des catholiques, etc, c'est toujours regrettable, comme n'importe quelle atteinte aux droits humains. Personnellement, pour approfondir la question de la répression dont sont victimes les militants gais, je préfère simplement mes poser des questions plus fondamentales et sérieuses que la sexualité refoulée du dirigeant russe.

La psychologie à deux sous du Docteur Martineau m'aura quand même amené à réfléchir un peu. En suivant son raisonnement, Jean Charest avec son attitude face aux étudiants, était-il un «carré rouge» qui s'ignorait? Pinochet était-il un socialiste refoulé? Et un chroniqueur qui passe son temps à dénoncer les «barbus islamistes», serait-il en fait un «barbu» qui s'ignore?

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