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Sexe et amour à l'université: une rectitude injustifiée

17/03/2015 09:51 EDT | Actualisé 17/05/2015 05:12 EDT

Dans sa dernière livraison, Michel Seymour me reproche d'avoir mal lu son «modèle» et d'avoir imaginé qu'il constituait un «copier-coller» de la proposition de politique de prohibition des relations sexuelles entre professeurs et étudiants de l'Université Harvard. Il me donne ici l'occasion de préciser ma pensée.

Dans les faits, mon texte portait sur des enjeux plus larges, en situant le manifeste présenté par M. Seymour dans le contexte d'une rectitude morale qui nous vient d'un débat américain. J'ai longuement décrit cette situation américaine parce que le manifeste de M. Seymour s'y référait explicitement, jusque dans son titre. Je montrais comment, d'une situation de crise engendrée par un grand nombre de plaintes d'agressions sexuelles sur les campus, les universités américaines en étaient venues à revoir leurs politiques en matière de harcèlement sexuel, ce qui est légitime. Or, pour des raisons injustifiées, des universités en sont venues à bannir toute relation sexuelle entre profs et étudiants. C'est à ce bannissement que se réfère explicitement le texte de M. Seymour, tout en formulant une proposition de son cru, à son avis plus souple.

On pourrait ajouter aux produits de cette rectitude morale un nouveau militantisme qui pousse la réflexion sur le consentement sexuel en général jusqu'à proposer l'obligation de sa verbalisation à chaque étape de l'acte. Ce nouveau catéchisme du consentement, dérivé de la Californie, s'est exprimé à l'UQAM sous la forme tangible de tracts glissés sous les portes des bureaux de professeur-e-s et distribués à l'avenant. On peut se demander à quels problèmes concrets ces différentes « solutions » (bannissement, verbalisation étapiste du consentement) s'appliqueraient aux universités québécoises, et sous quelle impulsion mimétique elles alimentent aujourd'hui la « réflexion » de certains collègues. Sous prétexte de revoir les politiques à l'égard des agressions et du harcèlement sexuels, certains concluent qu'il serait bien de réglementer, bannir et sanctionner des rapports entre adultes consentants. On définit alors ces rapports comme des abus, des dangers (le terme apparaît trois fois dans le dernier texte de M. Seymour). Or contrairement à ce que celui-ci affirme, je ne mets pas «sur le même pied les abus sexuels, le favoritisme, l'instrumentalisation des étudiants et les mesquineries puériles» ; j'établis plutôt une distinction entre les «abus sexuels» (agressions et harcèlement) et les rapports sexuels entre adultes consentants. C'est M. Seymour qui, par effet de glissement de sens, considère comme un abus toute relation sexuelle entre profs et étudiants, en raison du «pouvoir» que les premiers exerceraient sur les seconds. Afin de «contrer les abus sexuels» (c'est dans le titre de son blogue), il vaudrait mieux sanctionner les rapports sexuels ou les mettre sous registre. Ce glissement est, à mon sens, un effet de cette rectitude qui sert autant les intérêts du néolibéralisme que décrie M. Seymour, qu'un militantisme de gauche infantilisant et puritain.

Il est vrai que le modèle Seymour diffère de celui de Harvard. Alors que ce dernier prohibe purement et simplement ces relations sous peine de sanction, le modèle Seymour propose d'assouplir les règles en fonction d'une casuistique difficile à concilier avec les principes de clarté et de simplicité pourtant recherchés. Cet «assouplissement» comporte en effet des éléments fort problématiques. J'en résume les grands traits :

  • Il s'agit d'amener les professeurs à s'interdire eux-mêmes ces relations ou à en différer l'approfondissement sous peine de sanctions. Ces sanctions (qu'on ne définit d'ailleurs jamais dans le manifeste mais qui le hantent à la manière du jugement dernier) seraient-elles plus souples parce qu'infligées par soi-même (?!), par des pairs plutôt que par des cadres universitaires ? Les uns seraient-ils plus aptes que les autres à juger des matières sexuelles ? Cela ne changerait rien au caractère répressif de l'affaire.
  • Au premier cycle, on demanderait aux professeur-e-s de s'abstenir, à moins que la victime pressentie ne change de programme ; celle-ci serait alors punie par la loi censée la protéger.
  • Aux cycles supérieurs, en raison de circonstances nébuleuses «relatives à l'âge, à la provenance diverse des étudiants et à la durée des études » (M. Seymour affirme pourtant ailleurs que l'âge n'a rien à y voir), il suffirait à l'abuseur de déclarer sa relation « formellement auprès des autorités, selon une procédure, sous peine de sanctions... ». Que viennent faire ici la provenance des étudiants et la durée des études? Où donc seraient déposés de tels aveux? Qui en serait le gardien? Et surtout, demande-t-on à l'étudiant concerné son accord à se voir ainsi fiché? Cette dernière procédure entrave les règles les plus élémentaires du dro
it.

Ce sophisme, par lequel on fait passer pour de la souplesse des mécanismes d'autoflagellation et de surveillance d'une extrême rectitude, ne peut servir de garantie éthique. Sur le plan du raisonnement, autant de contorsions servent d'alibi à une volonté de contrôle pour le moins surprenante de la part de ceux-là mêmes qui disent craindre les abus de pouvoir.

En effet, on nous dira que là n'est pas l'important, qu'il s'agit de protéger les étudiants dans une relation qui implique un rapport de pouvoir inégal : «la question essentielle», rétorque en effet M. Seymour, en est une «de rapports structurels de pouvoir entre profs et étudiants qui relèvent de la nature même des institutions d'enseignement.» Pourtant, dans son texte précédent, ce rapport de pouvoir caractérisait « toute relation amoureuse». En dehors du monde universitaire, ce rapport de pouvoir dans le couple se voyait «équilibré», selon lui, par l'amour. On se demande alors pourquoi entre un(e) professeur(e) et un(e) étudiant(e) l'amour perdrait cette extraordinaire faculté. Si l'amour peut dissoudre les inégalités, pourquoi le sanctionner, le ficher et le qualifier d'abus, comme le suggère Michel Seymour ? Plus rien ne distingue ici le consentement à l'université du consentement dans le monde.

À l'évidence, cette nouvelle pastorale est truffée d'incohérences et inapplicable.

Cette caractérisation constante des rapports entre profs et étudiants en termes de «pouvoir» a son angle mort : la notion d'autorité, pourtant fondamentale, est sans cesse ravalée dans ce discours au profit de celle de «pouvoir». On va jusqu'à prétendre que le pouvoir accordé au professeur par son institution est aussi «un pouvoir que l'étudiant lui octroie». Nullement ! Le professeur doit son autorité à la connaissance qu'il a de son domaine d'études, et c'est cela qui fonde le lien de confiance. Mon professeur peut me donner une note en vertu de ce savoir qui lui a été reconnu et qu'il a reçu en amont de ses propres maîtres. C'est ce qu'on appelle la transmission. Cette distinction, entre autorité (et le pouvoir d'agir qu'elle suppose) et le pouvoir au sens de la domination, fait cruellement défaut chez des professeurs qui s'empressent de se dépeindre en exploiteurs et en abuseurs sous prétexte qu'ils rendent des notes. À les entendre, l'université est un lieu où le danger guette les étudiants à chaque détour. Faudrait-il alors encourager ces derniers à renverser le pouvoir de ces dominants ?

Récemment, ce réflexe sécuritaire a fait son chemin dans une résolution votée par la Commission des études de l'UQAM, soit la plus haute instance académique de l'université. À la demande de certaines associations étudiantes, la commission s'est empressée de faire annexer à tous les plans de cours une partie du texte de la politique no. 16 concernant le harcèlement sexuel. Si la démarche se voulait informative, le résultat ne laisse pas moins perplexe, chaque étudiant pouvant lire, à la suite des modalités d'évaluation de son cours, une description détaillée de ce qu'est un attouchement. Voilà un accueil qui suscite la confiance !

C'est dans ce contexte qu'est reçu le «modèle» proposé par M. Seymour. On me reproche d'avoir mal lu, «de travers ou trop rapidement». Je n'ai pourtant fait que citer. M'attardant sans doute trop à la lettre du texte, j'aurais dû m'en tenir à l'esprit. C'est bien ce qui m'inquiète. L'esprit est plein de bonnes intentions, mais en définitive, quand vient le moment d'appliquer la Loi, c'est la lettre qui, la première, brandit la mailloche. À la fin de son dernier opus, Michel Seymour se demande «quelle cause [je] défends». À cela je réponds que je n'en défends aucune, et je ne profite indûment d'aucune tribune pour m'arroger celle des étudiants.

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