Jocelyne Robert

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Devenir un homme, une femme: ce n'est pas si simple que ça...

Publication: 28/04/2012 00:00

Qu'est-ce que l'identité sexuelle? Comment se structure-t-elle? Pouvons-nous aider nos enfants à se percevoir positivement comme garçon ou comme fille? Cette composante fondamentale de l'être humain se situe au cœur de la personne et du développement de l'enfant. Immatérielle, non visualisable, on tend à la confondre, tantôt avec l'orientation sexuelle, tantôt avec des stéréotypes de rôle: un flou, qui interroge bien des parents.

Dans cet esprit, le récent film « Ma vie en rose » en a jeté plus d'un dans la perplexité. Ces temps-ci, toute rencontre avec des parents se termine invariablement sur des questions relatives à la normalité associées à l'identité sexuelle: « Ma fille est Tom boy et joue à des jeux de garçons! Mon fils prétend qu'il va avoir un bébé dans son ventre! Elle veut faire de la boxe et refuse tout ce qui est féminin! Je l'ai surpris à se déguiser en fille! Comment conjurer l'homosexualité?

Cet écheveau de concepts mérite d'être démêlé. L'identité sexuelle est un sentiment intra-psychique d'appartenance au groupe des hommes quand on est un garçon, au groupe des femmes quand on est une fille; cette conscience se reflète sur toutes les facettes de ses rôles, de son intérêt et de ses comportements sexuels et érotiques. C'est une fierté d'être comme fille ou garçon. Les rôles sexuels sont l'expression de l'identité et l'identité est l'expérience intérieure des rôles que l'on adopte.

L'identification est le processus par lequel l'enfant intègre à sa propre personnalité les caractéristiques de son sexe telles que définies par sa famille et son milieu. Les rôles sexuels composent l'ensemble des attitudes et conduites qu'une majorité culturelle estime appropriées pour un garçon ou pour une fille. Quant aux stéréotypes sexuels, ils sont une sorte d'hypertrophie des rôles sexuels qui perpétuent des comportements typiques et rigides propres à chacun des sexes.

L'orientation sexuelle correspond à l'attrait érotique pour l'un ou l'autre sexe. Il importe ici de distinguer l'homosexualité du travestisme et du transsexualisme. L'homosexuel assumé accepte son corps et en jouit : il n'a pas nécessairement de conflit majeur d'identité sexuelle. Le travesti est tantôt homosexuel tantôt hétérosexuel: une impulsion intense le pousse à se vêtir des attributs de l'autre sexe. Le transsexuel désavoue son sexe biologique, ses organes génitaux ne sont pas investis et il est prêt à tout pour s'en défaire : il éprouve le sentiment profond de s'être trompé de corps. Quant à l'hétérosexualité, elle ne met pas à l'abri des sursauts de l'identité.

Quand et comment se forme-t-elle : le regard des parents

La différenciation sexuelle s'ébauche avec le XX ou le XY et se poursuit avec le regard des parents. Aussitôt né, nous apprenons au bébé par le geste, la voix, le choix des jouets et des vêtements, à quel sexe il appartient comme si, la morphologie génitale du nouveau-né insufflait aux adultes le programme à suivre pour étiqueter et éduquer l'enfant.

Autour de 18 mois, dès qu'il est en mesure de percevoir ses organes génitaux, qu'il peut se désigner comme garçon ou fille, qu'il distingue les différences fondamentales entre les sexes, il commence à embrasser une identité sexuelle. On ne prend vraiment conscience de ce phénomène d'apprentissage que lorsqu'il pose problème. Le corps est donc une source d'identité primaire et le sexe, une zone d'investissement privilégiée, origine la plus lointaine de l'identité sexuée.

CONSCIENCE DE L'EXISTENCE DES 2 SEXES

(18 -24 mois)

IDENTIFICATION DU GENRE
Prise de conscience de l'appartenance à l'un des deux sexes
(2 -3 ans)

STABILITÉ DU GENRE
Prise de conscience que le sexe anatomique est permanent
(3 -5 ans)

CONSOLIDATION DU GENRE
Sentiment d'appartenance à un sexe
(5 -6 ans)


Vers 2 ans, bien qu'assez futé pour poser la bonne étiquette sur son sexe et celui des autres, l'enfant manifeste encore de l'instabilité; ainsi, un petit garçon peut se figurer qu'à un certain moment il deviendra une fille. À mesure qu'ils assimilent les comportements féminins ou masculins attendus d'eux et qu'ils en assument les caractéristiques, ils acquièrent une identification au rôle sexuel. Ces caractéristiques de la masculinité ou de la féminité sont déterminées par le milieu culturel.

Dans le nôtre, les filles sont supposées émotives, douces et maternelles alors que les garçons doivent se montrer rationnels, rudes et actifs. Pourtant, chez les Mundugamor de la Nouvelle-Guinée, hommes et femmes sont combatifs tandis que chez les Arapesh, les deux sexes sont sensibles et tendres. Les femmes Tchambuli chassent et se montrent dominatrices pendant que leurs hommes maternent et dorlotent. Dans un même contexte social, filles et garçons assimilent différemment les messages liés à leur sexe. Celle-ci se conformera aux attentes traditionnelles nourries à son endroit, celui-là rejettera les valeurs viriles alors qu'un autre, garçon ou fille, amalgamera des traits de masculinité et de féminité.

Il faut voir Alice, 4 ans, se barbouiller les doigts d'orteils de vernis à ongles puis se transformer en Hercule. L'idée d'en faire son mari ou de lui servir de faire-valoir ne l'effleure même pas! Elle ne lui envie pas son pénis mais sa puissance. La marge est grande entre vouloir du pouvoir et vouloir changer de sexe!

C'est sur les attitudes de ses parents, dont l'enfant perçoit les nuances les plus subtiles avec une étonnante sensibilité, qu'il fonde sa valeur non seulement humaine mais féminine ou masculine et développe son identité personnelle et sexuelle. À cet effet, certains scientifiques (Maslow) allèguent que l 'identité sexuelle a préséance sur l'identité humaine, à savoir que le tout-petit se ressentirait comme garçon ou fille avant même de se percevoir comme un être humain. Difficile certes de se sentir ok comme personne si on ne se sent pas d'abord ok comme représentant d'un sexe donné. Les influences parentales contribuent donc à illuminer ou à assombrir l'estime de soi comme garçon ou fille.

Identification et complémentation

Pour pouvoir être identique à soi-même, il faut avoir été identique à quelqu'un : il faut s 'être structuré en « incorporant » quelqu'un d'autre. Contrairement à l'imitation qui est une répétition de comportements à moindre résonance émotive, l'identification s'ancre dans le lien affectif qui pousse à vouloir, non seulement faire, mais à vouloir être comme le parent de son sexe. Ce dernier voit dans l'enfant du même sexe un possible recommencement: il l'englobe dans ce projetidentificatoire auquel l'enfant répondra plus ou moins selon que le parent attendra moins ou plus.

L'identité sexuelle est aussi nettement marquée par le parent de l'autre sexe en tant que première figure qui valorise, reconnaît et apprécie sa différence. Celui-ci sert de modèle: de ce qui est souhaitable de faire ou de ne pas faire pour répondre aux attentes de l'autre sexe. Ils s'enrichissent mutuellement en s'apportant l'autre versant de la sexualité. Ainsi complété-e, le père de la petite fille ou la mère du petit garçon conforte l'identité sexuelle infantile en transmettant ce message inconscient: « Il est bon que tu sois ce que tu es. » Chaque parent est nécessaire, primo pour ce qu'il est, ensuite pour ce qu'il fait.

À ce sujet, ne vous tracassez pas si vous avez le sentiment que les rôles que vous accomplissez se confondent: un papa et une maman peuvent être médecins tous les deux, partager les tâches domestiques, réparer la voiture aussi bien l'un que l'autre, l'enfant trouvera un critère, même imaginaire, qui l'aide à se différencier de l'un, à s'identifier à l'autre.

Comment s'exprime-t-elle?

L'autre jour, dans une garderie, je demande à un tout-petit comment il s'appelle. Il me rétorque du tac au tac: « M'appelle Léonard puis je suis un garçon! ». Voilà une expression limpide de l'identité sexuelle. Derrière cette affirmation se cache l'avertissement suivant : « Au cas où tu ne t'en serais pas aperçue, je suis un gars et fier de l'être et ne t'avise pas de me prendre pour une fille, même si j'ai les cheveux longs et bouclés! ». En énonçant: « Moi c'est Delphine, je suis une fille comme maman! », l'enfant prend possession d'elle-même. Plus tard, l'adhésion au clan unisexe, la ségrégation de l'autre sexe puis l'attraction de l'adolescence scelleront l'identité sexuelle.

Deux grandes influences: le langage et les modèles

Par le langage, l'enfant est assuré de sa valeur comme garçon ou comme fille. Les mots utilisés pour nommer la sexualité ont un impact: ils appauvrissent ou enrichissent l'estime de soi en tant qu'être sexué. Exemple:

  • « Tu es une fille et tu as une vulve, un vagin, un clitoris; plus tard, tu auras des seins, c'est merveilleux! » Bien plus valorisant que: «Tu es une fille parce que tu n'as pas de pénis! », non?

  • « Je suis si heureuse de t'avoir pour fils! Quand tu seras grand, tu pourras être un papa à ton tour.»

D'autre part, cela n'est pas en interdisant les poupées et les larmes au garçon, les camions et jeux turbulents aux filles qu'on les confirme dans leur identité. Le macho bourru est souvent un homme à qui, enfant, on a renié les qualités de douceur. La frêle évaporée est souvent une femme à qui, enfant, on a dénié toutes tendances agressives et conquérantes.

Si les modèles initiaux des enfants sont leurs parents, ils puisent aussi dans l'entourage, les médias, les personnages célèbres, l'environnement culturel et les contes de fée d'autres figures identificatoires. Entre Cendrillon, prototype des vertus domestiques et de la servilité, Blanche Neige, petite oie blanche qui avale la première pomme venue, le petit chaperon rouge, fillette à la limite de la débilité envoyée par une mère irresponsable à travers les bois infestés de loups, Alice, dont on a parlé plus tôt, a troqué le pays des merveilles pour le monde d'Hercule. Alice veut la féminité ET la force que nulle Belle au bois dormant ne peut lui conférer! Comment l'en blâmer? Pourquoi frustrer un petit homme qui se plaît à faire de la couture, du patin artistique ou de la poésie?

Je me souviens avoir moi-même fracassé sauvagement une poussette rose et une insignifiante poupée reçues pour mon 5e anniversaire de naissance. J'attendais fébrilement un tricycle rouge que j'avais commandé. J'en avais rêvé tous les soirs en m'endormant, lune après lune... Je m'étais vue dévalant les trottoirs, explorant les ruelles, gagnant des courses et voici qu'on m'imposait de pousser béatement sur un ridicule carrosse. Jamais! Trouble d'identité sexuelle? Pas du tout. Refus d 'un jeu qui ne correspondait nullement à ma soif d'aventures et à mon besoin de me dépasser physiquement.

Embûches, conflits et troubles de l'identité

Le sentier qui mène, de la conception d'un XX ou XY, à la femme ou à l'homme bien identifié est jalonné d'embûches, en particulier pour le garçon. Fusionné à la mère au départ, celui-ci doit transférer son processus d'identification au père. Aussi, n'est-il pas étonnant qu'il se définisse avant tout négativement, en repérant d'abord la masculinité dans ce qui n 'est pas féminin. Il apprend donc ce qu'il ne doit pas être pour être masculin, avant d'entreprendre ce qu'il peut être.

Chez lui, le processus d'identification est oppositionnel alors que chez elle il est relationnel. Le petit mâle humain doit se « désidentifier » de la mère, transition laborieuse s'il ne bénéficie pas du soutien effectif d'un modèle masculin positif et présent. Si rares soient-elles, les confusions majeures de l'identité touchent quatre fois plus de garçons que de filles.

Lors d'une étude sur la transsexualité effectuée à l'UQAM en 1976, des garçons de 4 à 10 ans proclamaient: « Je suis une fille » (et non pas « j'aimerais être une fille »). Les diverses recherches effectuées montrent plusieurs types et niveaux de gravité de conflits d'identité sexuelle dont le dénominateur commun est le niveau d'angoisse de séparation de la mère. L'identité sexuelle serait fragilisée quand cette angoisse est si lourde que l'enfant se défend d'être submergé par elle.

Le peu d'importance accordée au père et l'omnipotence attribuée à la mère dans ces études m'agacent au plus haut point. Une mère ne peut être envahissante si un père prend sa place et ses responsabilités. Réduire les troubles de l'identité au rapport mère-enfant tronque la réalité puisque l'équilibre nécessaire à une saine identité découle de l'identification au parent du même sexe et de la complémentation avec celui de l'autre sexe.

Quand s'inquiéter? Lorsque l'enfant nie systématiquement son sexe biologique, qu'il est formellement convaincu d'appartenir à l'autre sexe, qu'il ne peut se projeter dans l'avenir autrement que dans un corps sexué qui n'est pas le sien, qu'il persiste à adopter les rôles et fonctions dévolus à l'autre sexe, il vaut mieux consulter.

Les désordres sévères de l'identité sont exceptionnels. Les difficultés mineures de la masculinité sont moins rares, de nos jours où le pouvoir qui lui servait de cuirasse s'effrite de partout. Une fillette dont le père accepte la féminité et dont la mère est bien dans sa peau, sa tête et son cœur de femme se sentira gagnante en tant que fille. Un garçon dont la mère accueille la masculinité et dont le père est activement présent et engagé auprès de lui sera gagnant en tant que garçon. Aider nos enfants à s'identifier ne veut surtout pas dire les figer dans la robe de plomb des stéréotypes !

Cela ne veut pas dire non plus faire fi de toutes spécificités masculines et féminines. Force est de le reconnaître humblement: les premiers sexologues sont les parents et nous ne sommes qu'à l'aube d'une véritable compréhension de cette richesse d'intégration de la sexualité que constitue l'identité sexuelle.

Il est néanmoins observable que: plus les assises identitaires sont solides, mieux l'adulte composera avec les divers écueils d'une vie d'homme ou de femme. Faire face à une peine d'amour, à une rupture non désirée, à la rivalité affective, à un épisode gynécologique mutilant, à une difficulté érotique ou simplement au vieillissement ne sera pas sans affecter une femme ou un homme bien identifié. Disons que ces incidents de parcours risquent moins de démolir le sentiment de leur valeur profonde comme homme ou comme femme...

 
 
 

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