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Au coeur de la tempête de verglas de 1998 comme Hydro-Québécois

Je n'ai fait que mon travail, comme tous les employés d'Hydro-Québec, comme toutes les personnes concernées à l'époque par ce qui se passait dans le Triangle de glace.

03/01/2018 09:00 EST | Actualisé il y a 22 heures
La Presse canadienne
Pour moi, le Verglas 1998 demeurera pour toujours, une grande expérience humaine de dépassement collectif et de fierté.

Le tout ne se résume pas à ça, mais la première image qui me vient toujours à l'esprit lorsque je pense aux événements de janvier 1998, c'est de me voir couché en plein milieu de la nuit à même le tapis, tout habillé, bottes incluses, dans une salle de conférence silencieuse et frigorifiée, dans les locaux sans électricité d'Hydro-Québec à Saint-Hyacinthe. L'urgence du moment était telle, et les conditions tout aussi exceptionnelles que les fichues bottes, je ne l'ai pas enlevées pendant 5 jours consécutifs, y incluant le reste, odeur incluse. On est loin de l'image idyllique de Steve Flanagan.

En fait, j'ai dormi 10 jours consécutifs sur place, dont 2 nuits successives, sans presque fermer l'oeil, pour un total d'une trentaine d'heures de sommeil entre le 8 et le 18 janvier 1998. J'étais vert. En fait, cela n'avait rien d'exceptionnel. Je n'ai fait que mon travail, comme tous les employés d'Hydro-Québec, comme toutes les personnes concernées à l'époque par ce qui se passait dans le Triangle de glace, en particulier ma conjointe et mes jeunes enfants qui se sont alors débrouillés sans mon support. Nous avons tous donné notre 110 % pour retrouver une vie normale, notamment au niveau de la distribution et du transport de l'électricité. Cela a été un formidable travail d'équipe.

Cette période est de loin, le fait saillant de ma carrière de 32 ans chez Hydro-Québec. Quand le tout a débuté, j'étais administrateur de contrats à Saint-Hyacinthe, notamment responsable des achats de poteaux et de traverses de bois. Je revenais de mes vacances de Noël et les poteaux, sérieusement, ce n'était pas ma grande priorité. C'est un produit de « commodités » ultra normé que l'on achetait depuis des lunes comme des pintes de lait. D'ailleurs, j'étais peu familier avec ce produit en ce début de 1998 et j'avais un adjoint qui s'en occupait très bien. Pour tout vous dire, je trouvais le produit poteau très peu prestigieux pour mon CV et je préférais à l'époque m'occuper des vraies affaires, par exemple, les produits électroniques. Tout ça pour vous dire que ma relation avec les poteaux d'Hydro allait prendre une tournure telle, que cela marquerait à jamais ma vie.

Quand des milliers de poteaux cassent en moins de 3 à 4 jours, on parlait de 26 000 à l'époque, la première chose que tu as de besoin pour reconstruire, c'est justement de ce simple support de bois... hautement stratégique.

Quand des milliers de poteaux cassent en moins de 3 à 4 jours, on parlait de 26 000 à l'époque, la première chose que tu as de besoin pour reconstruire, c'est justement de ce simple support de bois... hautement stratégique. Le problème, c'est qu'à l'époque comme aujourd'hui, on faisait dans le « Just in Time » et nos fournisseurs de même. Donc, ceux-ci alors tous du Québec, n'avaient pas les quantités requises en stock, pour ce produit qui se manipule assez mal et qui prend passablement d'espace. Bref, nous avons rapidement formé une équipe élargie et avec notamment des spécialistes en transport logistique, pour acheter en urgence des poteaux et des traverses de bois partout en Amérique, d'aussi loin que l'Oregon et la Colombie-Britannique. Pour les curieux, selon mon souvenir : 37 000 poteaux de bois ont été achetés, dont plus de 80 % pour le réseau de Distribution incluant 7 000 unités de 40 pieds, c'est-à-dire ceux que l'on retrouve dans nos cours en banlieue. Le reste a été acheté pour le réseau de Transport. Le tout au coût de 19 M$, transport inclus.

Il a fallu coordonner la livraison sur site, 24/24, 7/7; bonjour les embouteillages de « truck », surtout en campagne. Soulignons donc la grande collaboration de tous les intervenants de l'époque : la Sûreté du Québec, Transport Québec, les States Patrol aux États-Unis, l'Armée canadienne, les douanes canadiennes et américaines, les corps policiers des provinces canadiennes et ceux des municipalités concernées. J'en oublie. Un gros merci par exemple à Manitoba Hydro qui a consenti à dévier sur Montréal, un train rempli de poteaux.

Là, vous vous dites : « Il est tombé environ 26 000 poteaux et Hydro en a commandé 37 000? » Souvenons-nous que l'objectif n'était pas la gestion serrée de l'inventaire ou l'obtention du meilleur prix, mais le rétablissement de notre réseau électrique en urgence, en plein hiver, pour plus d'un million de foyers.

N'ayant pas de contrôle sur les délais de livraison où tout était en urgence, nous avons décidé de créer une masse de disponibilité aléatoire dans le temps. Ce fut un choix stratégique qui s'est rapidement imposé. Cela a fonctionné... avec l'aide d'un immense tableau blanc et des crayons de couleur. Les équipes de reconstruction n'ont jamais été arrêtées par un manque de poteaux et de traverses de bois. À la fin, nous avons simplement géré ce qu'il y avait de trop comme un surplus d'inventaires. Pour ce qui est des prix payés, les poteaux étant un produit de commodité, nous les connaissions. Nous avons simplement fixé certaines balises nécessaires dans le contexte d'urgence qui était le nôtre avec nos fournisseurs, surtout lorsqu'eux-mêmes achetaient pour nous revendre. Ceux-ci ont été d'une grande collaboration et d'une probité sans faille. De toute façon, les vérificateurs d'Hydro-Québec ont ensuite passé des mois à nous vérifier.

Il y aurait de multiples anecdotes à raconter comme la fois où le feu a pris dans l'édifice où nous étions parce que les génératrices étaient surutilisées, nous forçant à travailler dehors; l'éviction sans préavis d'un « boss » de son bureau fermé, pour créer le « Le Royaume des poteaux »; lorsque l'on nous a demandé d'enlever nos autos prises dans la glace, parce que notre tour de télécommunication menaçait de s'écrouler; lorsque nous avons examiné la possibilité de faire livrer des poteaux de 90 pieds de l'Oregon avec un avion géant Antonov. Techniquement réalisable à un coût astronomique, l'idée a été abandonnée parce que l'huile qui imprégnait les poteaux était considérée comme une matière dangereuse. Bref, des souvenirs « débiles », les miens et d'autres, qui pourraient se multiplier à l'infini et que l'histoire officielle ne racontera jamais.

Nous avons été rapidement débordés dans les premiers jours, mais nous n'avons jamais été découragés.

Ce n'était pas la première expérience d'Hydro-Québec en situation d'urgence, ce qui était différent pour moi. Ce n'est pas le verglas qui nous a surpris, mais son ampleur et donc, les moyens correspondants à mettre en place dans l'urgence. Nous avons été rapidement débordés dans les premiers jours, mais nous n'avons jamais été découragés. Par la force des choses, nos boss ont été obligés de nous faire confiance dans une opération qui était essentiellement opérationnelle. Là où nous avons rapidement remplacé nos ordinateurs par de vieux formulaires et du papier, c'est le téléphone qui nous a sauvés. Jamais, le réseau téléphonique ne nous a lâchés. Si tel avait été le cas, je ne sais pas ce que nous aurions fait, surtout qu'en 1998, rares étaient les employés qui avaient leur propre cellulaire.

Certes, nous avons été payés pour ce que nous avons fait, pour certain selon les conventions collectives en vigueur. Mais il ne faut jamais perdre de vue que selon le contexte, l'argent peut rapidement perdre de sa valeur et l'individu ne se focaliser que sur la tâche et les objectifs à accomplir. Pour moi, le Verglas 1998 demeurera pour toujours, une grande expérience humaine de dépassement collectif et de fierté.

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