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Spéculer sur son garde-manger

05/10/2015 09:16 EDT | Actualisé 05/10/2016 05:12 EDT

Alors que l'homme n'a jamais vécu aussi vieux, l'enjeu sécuritaire continue à prendre énormément de place dans le débat politique. On a beau mourir beaucoup moins jeune que les générations précédentes, on a peur. Peur des terroristes, de l'État islamique, de la méchante Russie, des Chinois, des immigrés, des dégénérés d'étudiants, des criminels (ceux qui ont déjà été arrêtés, puisque ceux qui contournent le système ne sont pas dangereux), de la maladie, des choses qu'on ne comprend pas, de la mort. On a l'impression de vivre dans un Monde tellement dangereux... Nos ancêtres nous qualifieraient certainement de fragiles et de faibles si on leur offrait la chance de nous juger. Les conservateurs, eux, aiment cette chanson. Ils savent bien danser au rythme de la crainte des Canadiens. Une danse attractive et réconfortante, rien pour réinventer la roue, mais une valeur sûre.

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Sécurité alimentaire

Depuis le début de la campagne et même bien avant, plusieurs enjeux sécuritaires ont été portés à l'agenda. Parfois sérieux, parfois complètement absurdes. Cependant, hier en voyant les tracteurs, les fermiers et leurs vaches défiler sur la rue Wellington (à quelques pas du Parlement canadien) j'ai été abasourdi de voir que l'enjeu de la possible fin du système de gestion de l'offre était traité comme une simple question économique (autant par ses défendeurs que par ses détracteurs). Personne ne semble saisir qu'il ne s'agit pas seulement d'emplois et de prix de vente. Il s'agit de la sécurité alimentaire du pays. Comment peut-on transformer des questions banales en priorités nationales en lien avec la sécurité et oublier que sans industrie agricole c'est possible de crever de faim en cas de pépin?

Le Traité Transpacifique

C'est à Atlanta que tout se joue en ce moment. Des représentants de 12 pays (comprenant le Canada, les États-Unis, le Japon et l'Australie) s'affairent à rédiger le Traité Transpacifique, un engagement économique qui vise à maximiser l'intégration des marchés des pays bordant l'océan Pacifique. Comme pour la signature de tous traités économiques internationaux, le gouvernement actuel devra faire des concessions sur ses mesures de protection économique afin de pouvoir intégrer l'accord. Beaucoup de gens craignent que la gestion de l'offre fasse les frais de cette entente.

Qu'est-ce que la gestion de l'offre

La gestion de l'offre est un système de régulation et de protection qui touche certains secteurs névralgiques de l'agriculture (poulet, lait, œuf, etc.). Elle permet aux agriculteurs de poser un prix de vente en lien avec leurs coûts de production et la demande des Canadiens pour le produit. Ce qui protège ces secteurs, stabilise le prix sur le long terme et minimise le gaspillage de nourriture ou la pénurie. En contournant les règles brutales du libre marché, la gestion de l'offre fait souvent augmenter le prix de vente des produits touchés. Nous payons donc plus cher.

Dans une optique libérale, c'est très mal ça. Le consommateur doit toujours être protégé et non le travailleur. C'est un des arguments fondamentaux du système économique actuel et de ceux qui prônent la fin du système de gestion de l'offre. Ce qui est important, c'est que le prix soit au plus bas, sans considération à ce qui reste dans les poches des gens une fois les emplois relocalisés ailleurs dans le monde. Pourtant, ça sert à coût que ça soit moins cher si on ne possède plus l'argent pour l'acheter au final?

Le décloisonnement des marchés et l'ouverture économique peuvent porter certains avantages (surtout pour les pays les plus performants et possédant le capital d'investissement comme les États-Unis). Mais la fin de la défense du secteur agricole est par contre une idiotie profonde. On ne peut risquer de perdre une industrie qui sert à répondre à un besoin aussi fondamental que celui de manger.

Garantie sécuritaire et indépendance

D'abord, puisque l'industrie de l'agriculture est une garantie pour l'État de pouvoir nourrir ses bouches en cas de crise ou de catastrophe majeure. Si, par malheur, une pénurie mondiale sévit, nous n'avons aucun droit légal d'obliger les autres États à nous vendre de la nourriture. Nous devrons donc attendre de redémarrer la machine avant de pouvoir répondre à notre faim. Si le Canada se retrouve exclu d'une alliance ou est boycotté, nous devrons prendre les armes pour nous épargner la famine.

Ensuite, puisque la fin ou la réduction de l'agriculture peut causer une dangereuse dépendance facilitant ainsi l'influence des gros joueurs (les États-Unis sont encore un bon exemple) sur nous. Le Canada se retrouvant ainsi avec une souveraineté étatique lourdement diminuée. Nos décisions prises à l'intérieur de nos frontières comme dans les instances internationales pourraient alors refléter davantage des ambitions autres que celles décidées pour notre pays. C'est assez difficile dire non à quelqu'un qui vous nourrit.

Aucun État en ce monde, qui est en mesure de cultiver et d'élever sa nourriture, ne doit trop ouvrir son marché agricole aux étrangers. C'est une logique minimale d'indépendance et de sécurité. Si le premier ministre tient tant à s'amuser à spéculer avec les autres autour de la table, qu'il le fasse avec autre chose que notre garde-manger!

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