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Réponse à M. André Pratte

03/01/2014 12:56 EST | Actualisé 05/03/2014 05:12 EST

Le changement d'allégeance vis-à-vis la question nationale du Québec qu'a effectué Mme Maria Mourani a eu des effets insoupçonnés, fort probablement encore plus pour la principale intéressée. Malheureusement, poussée par la drôle d'idée qu'il n'existe que le Parti québécois comme porteur du flambeau indépendantiste, Mme Mourani s'est sentie dépassée par le projet de Charte des valeurs du parti.

Pendant ce temps, plusieurs citoyens(ne)s (moi le premier) reprochent souvent aux fédéralistes de ne pas avoir un argumentaire positif, voire optimiste, pour expliquer leur position à l'égard de la question nationale québécoise. En effet, l'argumentaire fédéraliste gravite souvent autour de la dette, de la monnaie, de l'armée, du fait que les Québécois(es) "ne sont pas assez bons", etc. Sans pour autant prendre le temps d'expliquer en quoi le fédéralisme centralisateur canadien est une avenue plus intéressante, voire louable, pour le Québec. Le 23 décembre 2013, donc, dans une chronique intitulée Devenir Fédéraliste, M. André Pratte, éditorialiste en chef du quotidien La Presse, a tenté d'expliquer en quoi le fédéralisme est une - et je le cite - «philosophie beaucoup plus riche que l'opposition au projet indépendantiste». Il l'a fait en marge de sa réaction à la défection de Mme Maria Mourani du mouvement souverainiste.

Ça me va, bien entendu. Si on défend un projet de société comme le fait régulièrement M. Pratte, il faut tout de même qu'il soit emballant et rassembleur.

Par contre, d'entrée de jeu, M. Pratte y va d'un détour assez pernicieux.

Être fédéraliste, c'est d'abord être convaincu que ce système est la meilleure façon de gouverner les grands ensembles complexes (le Canada, les États-Unis, l'Europe...). La formule fédérale permet aux communautés de régions, de langues, de religions différentes d'unir leurs forces pour atteindre leurs objectifs communs, tout en préservant chacune leur caractère propre.

Qu'on soit convaincu que ce système est la meilleure façon de gouverner les grands ensembles complexes, ça se défend. Mais qu'on mette dans le même panier le Canada, les États-Unis et l'Union européenne est trompeur. Le Canada est un ensemble de provinces aux pouvoirs limités comparativement aux États-Unis. Le législatif et le judiciaire sont, en grande partie, l'affaire des États comparativement au Canada qui voit un pouvoir central dicter ces deux pans de la fédération, notamment au moyen de la Cour suprême qui a des pouvoirs beaucoup plus larges qu'aux É.-U.. C'est ce qui permet, entre autres, aux États américains de statuer eux-mêmes de certaines lois qui encadrent la criminalité, notamment en ce qui concerne la possession ou la vente d'armes ou de drogue. Quant à l'Union européenne, il s'agit d'une union économique qui n'a rien à voir avec le fédéralisme. Aux dernières nouvelles, la Belgique n'a pas droit de regard sur le législatif, le judiciaire ou les accords commerciaux de l'Espagne. Et la France n'a pas droit de regard sur ces mêmes ensembles en Italie. C'est donc une comparaison impossible à faire.

M. Pratte y va ensuite d'une affirmation expliquant le but du fédéralisme.

Au Québec, on oppose souvent «fédéralisme» et «nationalisme». Pourtant, le fédéraliste n'est pas contre la préservation des identités nationales, au contraire. Le fédéralisme existe précisément parce que des nations ont voulu s'unir sans sacrifier leur personnalité.

M. Pratte a raison sur un point. L'échiquier politique au Québec étant ce qu'il est, il semble impossible d'être à la fois nationaliste et fédéraliste comme il semble impossible d'être multiculturaliste et souverainiste. Sauf que M. Pratte oublie de parler des différentes formes de fédéralisme existant actuellement. Si nous parlons, par exemple, du fédéralisme allemand, il met beaucoup plus en valeur les 16 Länder qu'ici. En somme, les pouvoirs étatiques et l'accomplissement des missions de l'État reviennent aux Länder alors que le pouvoir fédéral n'a que les pouvoirs que la constitution allemande lui assigne. Chaque Länder a sa propre constitution, son gouvernement et sa Cour constitutionnelle. En somme, oui, ces Länder s'unissent sans sacrifier leur personnalité, mais elles disposent des outils nécessaires à cette préservation des personnalités, comme aux États-Unis, chose que nous ne possédons pas du tout dans un pouvoir fédéral centralisateur comme celui du Canada qui contrôle les lois, les impôts fédéraux ainsi que l'ensemble des relations internationales de la fédération.

En somme, M. Pratte peut bien vanter les mérites du fédéralisme de par le monde si ça lui plaît. Mais il ne peut omettre de préciser que ce système prend différentes formes parmi les pays qui le pratiquent et que, dans le cas du Canada, on ne peut pas du tout d'un système de partage des pouvoirs équitables qui permet justement aux différentes nations en son sein qu'elle soit québécoise ou autochtone, de préserver ses particularités. D'ailleurs, la constitution canadienne ne reconnaît pas ces différentes nations.

Sauf que M. Pratte n'en a pas fini avec les comparaisons pernicieuses. Le prochain paragraphe est assez spectaculaire en la matière.

Le fédéralisme est l'incarnation politique de valeurs profondes: l'appréciation de la diversité; la conviction que le compromis est une vertu plutôt que signe de faiblesse; la certitude qu'en travaillant ensemble, les individus et les collectivités s'enrichissent mutuellement; et l'idée que des communautés proches en termes de valeurs et de mode de vie ont le devoir moral de vivre ensemble de manière pacifique, de donner exemple au monde. Si les anglophones et les francophones du Canada ne peuvent coopérer pour le bien commun, comment espérer que les Israéliens et les Palestiniens y parviennent? Les musulmans et les chrétiens en Centrafrique? Les alaouites et les sunnites en Syrie?

Par où commencer? Allons-y avec la notion de "compromis" et gardons-la au Canada puisque, comme toujours, Ceteris Paribus ce qui signifie que chaque est égale à elle-même par ailleurs. Au Canada, de par son impressionnante étendue, le "compromis" prend souvent la forme d'un "sacrifice", voire d'une négation de nos propres intérêts. Les particularités géographiques et démographiques étant tellement différentes d'une province à l'autre, une décision fédérale vient souvent déshabiller Paul pour habiller Jacques. De ce fait, les mesures mur-à-mur du fédéral, notamment en ce qui concerne les ressources naturelles, aident la direction qu'un gouvernement veut prendre en aidant une province au détriment d'une autre. L'exploitation des sables bitumineux de l'Alberta au détriment des ressources renouvelables du Québec, par exemple.

Qu'une de ces provinces souhaite devenir un État - ici, parlons du Québec - ne change en rien l'idée que les collectivités s'enrichissent mutuellement: au contraire. Sur une planète sans cesse plus mondialisée, les États sont si interdépendants que le vivre ensemble pacifique est une obligation pour le bon fonctionnement de chacun desdits États.

D'ailleurs, M. Pratte parle pour une deuxième fois de respect de la diversité dans ce texte. Et en ce moment, on ne peut lui reprocher de tenter de faire un lien entre fédéralisme et respect de la diversité. Sauf que cette idée est loin d'être réservée aux fédéralistes. Comme on peut le lire ici, dans une lettre adressée à Mme Mourani, signée par plusieurs souverainistes dits "inclusifs" (dont moi-même).

Ça n'empêche pas chaque nation de souhaiter gérer son affaire et, de plus en plus, ses propres affaires. Comme dit plus haut, les États étant de plus en plus interdépendants, les nations du monde doivent prendre place au grand concert des nations pour être entendues. C'est exactement ce que M. Pratte souhaite, donc: des États qui maîtrisent leurs affaires sont plus aptes à intervenir auprès de la communauté internationale et, de ce fait, enrichissent la planète ce qui rend le vivre ensemble encore plus complet.

En tirant cette conclusion, les comparaisons de fin de paragraphe de M. Pratte deviennent anecdotiques. Il est de très mauvaise intention que de comparer la question nationale québécoise avec, par exemple, le conflit israélo-palestinien qui a sa propre histoire, ses propres particularités et ses propres problématiques. Même chose pour les autres comparatifs que M. Pratte tente ici maladroitement de calquer à un Québec qui n'est pas du tout dans la même situation, qu'elle soit géographique, économique, sociale ou identitaire.

On reproche aux systèmes fédéraux de donner lieu à d'incessants tiraillements entre les deux ordres de gouvernement. Cela n'a rien d'étonnant, les relations entre nations sont souvent difficiles. Le fédéralisme ne fait pas disparaître les conflits; il permet de les gérer pacifiquement et de les régler efficacement.

C'est de donner beaucoup de crédit au fédéralisme sans même expliquer comment ou pourquoi c'est un moyen de régler pacifiquement les conflits. La seule manière de régler à court, moyen et long terme des conflits entre deux nations, c'est qu'elles se parlent d'égale à égale en ayant les mêmes outils et les mêmes leviers de décisions. Qui plus est, nous ne sommes pas au temps de Colbert ou de Louis XIV: nous savons comment régler des conflits de manière civilisée entre États depuis des décennies. Le fédéralisme n'a simplement rien à voir là-dedans.

Lisons encore un peu ce que M. Pratte a à dire au sujet du fédéralisme.

Les indépendantistes ont beau jeu de mettre tous les problèmes du Québec sur le dos du système fédéral, des accommodements déraisonnables à l'usure du pont Champlain. Ces arguments sont des caricatures. Aucune forme de gouvernement n'est parfaite. Si l'indépendance est la clé de la prospérité et de la justice sociale (et des ponts bien construits...), comment expliquer que le Québec, province du Canada, est plus riche et plus égalitaire que la grande majorité des pays souverains de la planète?

Parlant de caricature...

Personne n'a dit que la souveraineté du Québec arrangerait les problèmes du jour au lendemain avec un p'tit coup de baguette magique et puis s'en va, allons. Au moment de devenir souverain, le Québec sera comme tous les autres pays du monde: avec ses travers, ses problèmes, ses grands succès, ses malheurs, ses joies. Sauf qu'au lieu d'attendre la permission du fédéral centralisateur pour régler ses problèmes, il le fera par lui-même et à son image, dans le respect de toutes les nations qui font de lui ce qu'il est. De ce fait, bien entendu qu'aucune forme de gouvernement n'est parfaite. Mais se contenter de peu au moyen de compromis souvent à notre désavantage, ce n'est pas ce que j'appelle "aspirer au plein potentiel du Québec".

D'ailleurs, le Québec est plus riche et égalitaire que la plupart des pays souverains de la planète: c'est vrai. Mais il ne l'est certainement pas à cause du fédéralisme: il l'est parce qu'il s'est lui-même forgé une qualité de vie décente et louable de par ses propres décisions, et ce, malgré un pouvoir fédéral qui lui a la plupart du temps mis des bâtons dans les roues. Il ne faut pas oublier que les principaux instruments de l'enrichissement du Québec - citons par exemple Hydro-Québec ou la Caisse de Dépôt - se sont faits sans l'aval ou le support du fédéral.

Dans un Canada qui voit un Québec de moins en moins influent pour des raisons démographiques, on peut donc bien se demander ce qu'un pouvoir central qui prend de moins en moins en considération les spécificités du Québec peut bien faire pour que celui-ci atteigne son plein potentiel, à la fois économique, social et environnemental.

Faire du Québec un pays souverain n'est pas de se mettre à dos le Canada. Ce n'est pas contre le Canada ou les Canadiens: au contraire. Des fois, le divorce est la seule manière pour deux personnes de bien s'entendre à nouveau.

Par contre...

L'ennui, c'est qu'actuellement, le "vaisseau amiral" de ce projet d'indépendance en fait un débat identitaire et culturel. Alors que simplement, un pays, c'est une juridiction sur un territoire donné qui contrôle son propre appareillage législatif, gère lui-même sa fiscalité et signe lui-même les accords commerciaux qui le lient aux autres nations du monde. Le reste découle de ça. C'est plate, très mathématique et logique, mais quand on en arrive à cette conclusion, on ne peut être autre chose qu'indépendantiste. Et il est grand, le mystère qui entoure la raison pour laquelle les principaux bonzes de l'indépendance ne se concentrent pas sur ces enjeux.

En somme, l'indépendance n'est pas de se séparer du Canada: c'est se joindre au toujours plus grand concert des nations du monde.

De ce fait et en tout respect, M. Pratte, je me dois donc de décliner votre invitation à l'idée fédérale.

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