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Le chocolat du 30 octobre 1995

01/11/2013 01:19 EDT | Actualisé 31/12/2013 05:12 EST

30 octobre 1995.

J'avais à peine 10 ans. Bien entendu, je ne comprenais pas trop toute l'importance de cette journée qui allait marquer, en mal ou en bien, l'histoire du Québec. Y'avait des «oui» et des «non» accrochés sur tous les poteaux de la ville. Je savais qu'on parlait de pays, mais je ne savais pas exactement ce que ça impliquait.

On était pas riches, chez nous. Bon, on a jamais manqué de quoi que ce soit, mais c'était pas le klondike. Quand j'ai vu ma mère revenir du boulot avec du chocolat plein les mains, j'ai compris que cette soirée n'allait pas être ordinaire.

«Ce soir, mon gars, l'histoire de ton pays s'écrit. Et si c'est pour les bonnes raisons, on va se bourrer la face de chocolat pour célébrer. Ça arrive juste une fois dans une vie, des soirs comme ça». Assez pour que j'en mange même si c'est bourré de sucre, et que je sois fatigué pour l'école le lendemain? Ben dis donc...

Les sondages étaient favorables. Ma mère était radieuse. Le grand soir était enfin venu. Mon père, lui, était sur le bout de son siège. Le «grand soir» commence. Et ça commence bien.

«OH! REGARDE LE SCORE DES ÎLES!». Mon père applaudit. Ma mère, elle, souriait comme je l'avais rarement vu sourire. «Ça y est...ça y est», répétait-elle calmement, la main sur la bouche, comme si c'était le plus beau jour de sa vie.

On voyait Parizeau faire les cent-pas, derrière les stores entreouverts. Les journalistes avaient de la difficulté à décrire ce qui se produisait sans hausser le ton d'excitation. De joie? Peut-être. Parce que journaliste ou non, t'es pas né dans une boîte de carton, tsé?

Ça allait bien. Très bien, même. Des scores inattendus.

Puis, ceux de la ville de Québec sont sortis.

Les visages radieux de mes parents ont laissé place à l'inquiétude. À la consternation, même. «Ah non, ça r'commence», lâche mon père. «Attends, attends, y'a la Mauricie et la couronne montréalaise qui s'en viennent», lâche-t-elle calmement.

Puis, la résignation. «Pas assez haut», lâche mon père en voyant les scores de la Montérégie. Mes parents baissent la tête. Mon père se tourne vers moi, la mine déconfite.

«Y'é assez tard, mon gars. T'as de l'école demain». J'ai compris à ce moment-là que je ne mangerais pas de chocolat.

Une nuit comme les autres dans ma tête enfantine. Des rêves beaux, calmes, sereins. Après tout, j'avais un examen important le lendemain matin et j'avais bien étudié. J'étais confiant de «péter un score».

Ma mère me réveille, comme à l'habitude, déjà prête à aller travailler. Sauf que son «bon matin!» habituel était sans émotion, neutre, vide. Presque hargneux.

«M'man? Est-ce qu'on est un pays, maintenant?»

Ses yeux sont devenus des lacs. Elle se penche tranquillement vers moi alors que je balaie la brume des mes yeux matinaux.

«Désolée, mon gars. J'suis tellement désolée. Mais on a eu peur. Une autre chose qu'on balaie dans la cour des jeunes de ton âge. Ce sera à toi de le faire, ce pays. D'ici là, il faut aller à l'école. Allez, t'as un examen important».

Mon père aussi était levé. Il mangeait son déjeuner sans émotion, les yeux tristes. D'habitude, mon père parle beaucoup au déjeuner. Ben, en fait, mon père parle toujours beaucoup. Mais là, rien. Le silence. Ou presque.

«Qui est notre premier ministre, Jérôme?»

«M. Parizeau!»

«Exact». Je pense qu'à ce moment, il voulait simplement savoir si j'allais répondre «Jean Chrétien».

Je ne suis même pas certain que mes parents se rappellent de ce lendemain de 30 octobre 1995. Peut-être est-ce anecdotique pour eux. Mais leur dépit, leur tristesse, leur dégoût. Tout cela m'a marqué. C'était la première fois que je les voyais comme ça. Du moins, les deux en même temps. En fait, je pense que c'était la première fois que je les sentais déçus... en me regardant. Pour la première fois, ils avaient de la difficulté à soutenir mon regard. Oui, c'est ça qui m'a marqué. Ça m'a pris du temps à comprendre pourquoi.

Quand je suis allé jeter ma pelure de banane dans la poubelle, j'y ai vu le chocolat encore emballé.

Ce qui fait qu'un beau jour, du moins je l'espère, je me bourrerai la face de chocolat avec mes parents.

Et on sera enfin chez nous.

1er novembre...

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