Jeffrey Masson

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Ces psychanalystes qui nient l'inceste

Publication: 12/10/2012 09:00

Mon livre "The assault on Truth" ("Enquête aux Archives Freud") vient d'être à nouveau traduit en français, dans sa version augmentée et mise à jour, 26 ans après sa première publication qui était passée inaperçue en France, alors qu'elle a suscité de nombreux débats dans le reste du monde.

Pendant des années, Freud a pensé que ses patientes avaient été victimes d'abus sexuels pendant leur enfance. Devenues femmes, elles enduraient les séquelles de ce traumatisme. Il a appelé "théorie de la séduction" l'hypothèse suivant laquelle ces souffrances (il utilisait le terme "hystérie") étaient la conséquence de traumatismes sexuels précoces. Nous savons depuis les années 1980 que ce n'est pas seulement une hypothèse, mais une triste réalité qui affecte la vie de très nombreux enfants.

2012-10-11-masson.jpgPuis, quelque part entre 1897 et 1903 (date de la première rétractation publique de l'hypothèse de la séduction), Freud a changé d'avis. Ces abus, affirmait-il, n'ont pas eu lieu et ne sont que le fruit de l'imagination, des "pulsions", de fantasmes d'abus traduisant un désir inconscient. Ainsi, l'adulte était innocent. Ou du moins c'est ce qu'il se disait. Cette nouvelle doctrine a autant plu aux confrères de Freud que la précédente leur avait déplu. Ce revirement a permis à Freud de sortir de son isolement professionnel et de connaître la gloire. Des années plus tard, Freud a déclaré que la psychanalyse troublait le sommeil du monde. Possible. Pourtant, en niant la réalité des traumatismes sexuels, Freud a permis au monde de garder les yeux clos sur ce point...

Pourquoi s'est-il rétracté? Les psychanalystes, en accord avec de nombreux critiques de la psychanalyse, avancent que c'est parce qu'il a compris que ses patientes n'avaient en fait jamais subi d'abus sexuels. Mon livre raconte une tout autre histoire : contrairement à ce qu'il affirmait publiquement, Freud a longtemps continué à croire en la réalité des abus sexuels. J'ai eu la chance qu'Anna Freud, sa fille, me laisse lire des lettres de Freud à Fliess jusque-là tenues secrètes, qui démontrent sans équivoque ce que Freud pensait. Pourquoi est-il passé de "je crois les enfants" à "je crois que les enfants inventent des histoires" ? Nous n'aurons sans doute jamais de réponse définitive. Pour ma part, je crois que Freud s'est trouvé dans une position trop inconfortable vis-à-vis de ses collègues, et de toute la société viennoise d'ailleurs. Il aurait fallu un courage formidable pour demeurer du coté des victimes innocentes face à leurs agresseurs, un courage que personne n'avait jamais eu à cette époque.

Apres avoir écrit "Enquête aux Archives Freud", j'ai publié chez Harvard Press l'intégralité des lettres de Freud à Fliess. Dans mon introduction à cette correspondance, j'expliquais que si ces lettres n'avaient pas été incluses dans l'édition partielle de 1950, c'est parce qu'elles nous montrent le point de vue de Freud sur les abus sexuels et l'inceste, un point de vue que les psychanalystes ont longtemps masqué.

Je regrette que dans l'édition française de ces lettres, mon introduction ait été remplacée par une autre, qui minimise la portée de tout ce qui touche aux abus sexuels, au point de les faire plus ou moins disparaître. Est-ce que cela doit nous alerter sur l'abus sexuel en France ? Ou, plutôt, est-ce que cela doit nous alerter sur la position de la psychanalyse en France ?
Je ne suis pas en mesure de juger (on se demande parfois si les deux ne vont pas de pair en écoutant parler certains psychanalystes, comme dans cet extrait ou celui-ci). Que vous pensiez que Freud a eu raison d'abandonner la théorie de la séduction (ce que croient les psychanalystes français dans leur majorité) ou que vous pensiez, comme moi que c'était une terrible erreur, vous ne pourrez trancher qu'après avoir lu ces lettres, et notamment celles de 1897, dans lesquelles Freud décrit des cas d'abus sexuels qui feront frémir d'horreur n'importe quel lecteur (sauf ceux qui, malheureusement, n'auront qu'un frisson d'incrédulité).

Beaucoup de gens (mais très peu de psychanalystes français, pour une raison que j'ignore), pensent que Freud a eu raison de 1895 à 1903, et qu'il a eu tort ensuite. J'ai été jusqu'à supposer que Freud a continué toute sa vie à croire que ces abus sont réels, du moins à un certain niveau de sa conscience. Ce qui me pousse à dire cela, c'est que, alors que je travaillais avec Anna Freud dans le cabinet que Freud avait occupé à la fin de sa vie, soit plus de quarante ans après son revirement, nous avons trouvé dans un tiroir de son bureau de nombreuses lettres au sujet des abus sexuels. C'était donc toujours une question importante pour lui. Mais alors, qui Freud cherchait-il à tromper ? Lui-même. L'auto-illusion, un concept si freudien...

On me demande souvent si, malgré tout, je suis toujours freudien. La réponse est non. Freud s'est trop lourdement trompé sur ce point essentiel, source de tant de souffrances humaines. Ce faisant, il s'est empêché de découvrir ce que nous avons mis trois quarts de siècle à comprendre : la prévalence des abus sexuels et de leurs séquelles.

Suis-je anti-freudien? Certainement pas. Freud a eu tort sur ce point, mais avec style, intuition, et aplomb. Et il écrivait superbement. Contrairement à d'autres qui l'ont suivi et ont fait beaucoup de mal au monde. Par exemple, Bettelheim et sa thèse affreuse selon laquelle les mères sont la cause de l'autisme de leur enfant, une théorie heureusement reléguée aux ordures. Je vois une exception, c'est le courageux Sándor Ferenczi, qui fut longtemps l'élève favori de Freud. Quand Ferenczi s'est rendu compte que les abus sexuels d'enfants étaient une réalité fort commune, il est devenu l' "ennemi" de Freud et de ses autres disciples. Ça l'a tué.

Les Français peuvent légitimement être fiers : c'est en France que Ferenczi a été réhabilité, que ses travaux ont été reconnus à leur juste valeur. Si mon livre a contribué un tant soit peu à cette reconnaissance de Ferenczi, j'en suis heureux, car cela nous mène à une reconnaissance d'une toute autre ampleur : le rôle du traumatisme et des violences, quelles qu'elles soient, dans la vie des enfants. Nous ne pourrons prétendre être une société civilisée (une espèce civilisée devrais-je dire) que lorsque nous pourrons faire face à ces faits dont la portée est considérable. Notre travail ne fait que commencer.

 
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