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À propos de « patrimoine »

Penser que les jeunes filles intériorisent l’exclusion exprimée dans la connotation de « patrimoine » est tiré par les cheveux.

01/12/2017 09:00 EST
Getty Images/iStockphoto

J'appelle systématiquement « madame » toutes les femmes étrangères que je rencontre. C'est une prescription féministe raisonnable qu'on ne doit pas distinguer une femme par son statut matrimonial ; distinguer les unes par « madame » et les autres par « mademoiselle ». De mon côté, j'ai pris l'habitude de dire unanimement « madame » par prudence davantage que par conviction. Pourtant, je suis repris constamment par les jeunes femmes : « mademoiselle, plutôt ». Il est facile de tirer une leçon méta-grammaticale de cette correction : le sens d'un mot n'est pas donné par son origine. Quand je dis « madame », on entend communément que je discrimine selon un critère d'âge. Les vieilles en sont. Les jeunes, non. La plupart n'entendent pas vraiment le sens vénérable de « femme mariée » ni celui plus ancien de « femme noble ». De la même manière, la distinction du vouvoiement ne revient pas aux étrangers au Québec. On se tutoie sans irrespect entre étrangers du même âge. Si je vouvoie un trop jeune, il me corrige.

Il faut observer l'usage pour connaître le sens d'un mot plutôt que de se référer à un dictionnaire. Une mauvaise habitude, transportée sans doute de la philosophie, pousse des militants à se récriminer contre l'étymologie d'un mot. Un ami m'a demandé si « patrimoine » n'évoque pas pour nous le concept légal d'héritage du père dans la même mesure que « séminaire » évoque l'appareil génital ou les gamètes mâles. Honteusement, le mot avait, pour moi, le sens univoque d'héritage culturel avant que je découvre la proposition de Québec Solidaire. J'ai appris la signification étymologique depuis : « ensemble des biens ou droits hérités du père ». J'aurais parlé plus tôt de l'éducation promulguée par les sœurs de l'Église catholique comme d'une part de notre patrimoine. Il en est ainsi de beaucoup de gens. Je le suspecte hardiment.

L'usage est lié à une pratique et une communauté. Vouloir convenir du sens d'un mot en ignorant ces deux choses doit nous tromper. Vouloir imposer dans cette ignorance un sens nouveau aux mots doit nous décevoir et se révéler une mauvaise stratégie. Si le mariage est une institution mal en point – on trouve tout le monde pour le dire – il est fort à parier que le mot « madame » signifie autre chose maintenant que pour le jeune Proust. Il est à parier aussi que les pratiques juridiques associées à l'organisation économique matrimoniale, tel l'héritage, s'évoquent à nous moins facilement qu'auparavant en entendant le mot « patrimoine ».

Penser que les jeunes filles intériorisent l'exclusion exprimée dans la connotation de « patrimoine » est tiré par les cheveux.

Clairement, le sens qu'un mot n'a pas possède une influence bien ténue sur l'esprit qui n'en est pas conscient. Penser que les jeunes filles intériorisent l'exclusion exprimée dans la connotation de « patrimoine » est tiré par les cheveux.

Au-delà du sens des mots, il y a un préjugé à rechercher minutieusement leur origine dans un principe d'oppression. Ce préjugé est plus cohérent avec la proposition de Québec Solidaire que l'attitude exclusivement anti-paternité qu'on leur attribue à droite. Après tout, Manon Massé a proposé également de gommer le mot « langue maternelle ». On peut exprimer ce préjugé dans sa forme générale ainsi : l'oppression que nous découvrons en nous racontant l'histoire est le véritable moteur du développement historique. Or, il faut se méfier chaque fois qu'on plaint les temps anciens.

D'abord, en regardant le passé, ce que nous croyons être des aspirations lésées se révèle parfois être des aspirations inexistantes : n'être pas du tout, autrement. Ce n'est pas de la nostalgie de le dire. Ce n'est pas souhaité reculer sur les pas franchis. Par exemple, on s'arrête beaucoup sur la subordination que Saint Paul exige des femmes par rapport à leur mari. On néglige qu'il subordonne également le mariage à un état de sainteté supérieur, abordable aux hommes comme aux femmes. C'est l'état de célibat. Il n'y a plus de femmes ni d'hommes alors, mais des frères en Jésus Christ. Il est défendable de considérer que, dans les déclarations de l'apôtre, l'aspiration la plus excellente est mise à la portée de tous (la sainteté du célibat) et qu'elle étouffe celle d'un mariage libre et passionné.

Ensuite, les opprimés ne sont pas des victimes passives de toutes les institutions. L'exemple de la culture littéraire est éloquent. On a défendu que le goût pour la littérature classique dépendait du statut social et reproduisait la division de la société en classes. Pourtant, au XIXe siècle, tout un ensemble d'écrivains ouvriers a élevé une prétention à l'égalité en émulant les écrivains bourgeois de l'époque. Jacques Rancière a montré comment cette prétention a pu agir comme un moyen d'émancipation. C'est l'exemple idoine d'une lutte affirmative : les protagonistes s'affirment capables de ce que la société juge le meilleur.

Si un parti aussi différent de Québec Solidaire que le parti libéral du Québec est sympathique à la proposition sur le mot « patrimoine », c'est un signe qu'elle coûte peu cher en efforts progressistes.

Évidemment, l'histoire a des épisodes de misère sordide et indubitable. Il est évident aussi que nous sommes engagés sur une voie différente désormais et que beaucoup de propositions féministes, contradictoires de l'idée de ménage de Saint Paul, sont des solutions souhaitables à des problèmes que nous cause notre organisation sociale présente. La reconnaissance du travail invisible, une meilleure division des tâches domestiques, un pouvoir de décision conjugal également réparti doivent être encouragés et gardés jalousement. Mais nous n'avons pas de devoir à nous rendre le passé insupportable et antipathique en le tenant quitte de ce qu'il ne reconnaît pas. D'ailleurs, la tâche est trop facile pour être vraiment profitable. Si un parti aussi différent de Québec Solidaire que le parti libéral du Québec est sympathique à la proposition sur le mot « patrimoine », c'est un signe qu'elle coûte peu cher en efforts progressistes.

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