Jean-François Kahn

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Syrie: Tant pis, osons dire ça!

Publication: 07/12/2012 09:36

C'est entendu : le - pour combien de temps encore - président syrien Bachar Al-Assad est un dictateur abject doublé d'une crapule.

Tout démocrate, tout libéral, tout humaniste, pour ne pas dire tout homme de progrès, devrait souhaiter sa chute et donc la victoire de ceux qui, les mains nues au début, se sont insurgés contre cette archaïque tyrannie.

Voilà : j'ai montré patte blanche. Avec d'autant moins d'hésitation que cela correspond à une conviction qui ne date pas d'hier: l'invitation de ce personnage à un défilé du 14 juillet m'avait indigné.

Mais osons cette question:
Au temps de la guerre d'Espagne, aussi solidaires que l'on fut de la cause républicaine, aussi désireux que l'on ait été de voir décapitée l'hydre fasciste dont Franco n'était qu'une tête, si on était journaliste, journaliste libre et indépendant s'entend, fallait-il passer totalement sous silence le fait que des staliniens en profitaient pour liquider leurs adversaires trotskistes ou déviationnistes, ou que des anarchistes se livrèrent, à l'occasion, à d'épouvantables outrances, par exemple antireligieuses, qui faisaient le jeu du camp adverse?

Les journalistes communistes, à l'époque, estimaient que oui: il fallait passer tout cela sous silence. Au nom de la cause. Je constate que beaucoup qui se définiraient volontiers, aujourd'hui, comme objectifs, honnêtes et "professionnels", réagissent de la même façon. Ils ont décidé qu'il y a des méchant d'un côté - ça, on veut bien - et des anges de l'autre, que l'action des méchants est, par définition, intrinsèquement criminelle, mais qu'on ne saurait, sous aucun prétexte, sauf à être montré du doigt, chercher des poux dans la tête des anges.

Or, ce qui n'est jamais si simple, jamais aussi manichéen, même dans le cas emblématique de la guerre d'Espagne, l'est encore moins s'agissant des actuels et épouvantables événements de Syrie.

Non, tous ceux qui, dans ce pays, sans soutenir une dictature insoutenable, ne souhaitent pas une victoire totale de l'opposition armée, en particulier pour les chrétiens, les Kurdes, les chiites, les laïcs, ne sont pas d'ignobles individus. Et je pense, en particulier, à ces habitants des quartiers chrétiens d'Alep "reconquis" par l'armée syrienne sur les rebelles et qui en ont ostensiblement marqué leur satisfaction. Des salauds ?

Non, tous les "révolutionnaires" ne sont pas de valeureux libéraux démocrates qui n'ont d'autre ambition que d'établir un régime parlementaire pluraliste, multiconfessionnel et tolérant. Croit-on que, si c'était le cas, l'Arabie Saoudite, l'un des pays les plus totalitaire du monde, et le Qatar, les soutiendraient, les financeraient et les armeraient avec une telle générosité ?

En vérité, des démocrates, des libéraux, des progressistes syriens qui n'ont cessé de s'opposer à la dictature baasiste (alors que de nombreux chefs rebelles d'aujourd'hui la soutenait) qui, pour cette raison, ont été martyrisés, écrabouillés, il y en a, il y en a même beaucoup, ce sont d'authentiques héros, mais la radicalisation de l'affrontement par la faute de Bachar Al-Assad, les a marginalisés et, surtout, l'Occident, dont la France - celle de Hollande comme celle de Sarkozy -, les a laissés choir pour complaire à l'Arabie Saoudite et au Qatar devenus leurs incontournables financiers. Et un peu aussi les nôtres.

Oui, aujourd'hui, face au néofascisme laïc du Baas, se dresse également le néofascisme islamique des salafistes et des djihadistes. On ne saurait réduire l'opposition à ces gens-là, mais, en partie par notre faute, ils ne cessent se renforcer.

Oui, des horreurs sont commises des deux côtés. Ici, on bombarde aveuglément, on liquide, on torture. Là, on exécute les prisonniers, on abat les journalistes, on fait exploser des voitures piégées, au milieu des civils mal pensants. Oui, les uns et les autres mettent tout en œuvre pour faire échouer les solutions raisonnables. Et la façon, au-delà d'une pétition de principe juste, et d'un engagement que chacun partage, dont certains de nos médias rendent compte de cette tragédie est purement et simplement attentatoire aux règles déontologiques qu'on croyait être celles de la profession.

Les révolutionnaires vont gagner. Tant mieux. Mais on sait ce qu'il advient de la vision hémiplégique d'un monde en noir et blanc quand les illusions se dissipent et qu'on découvre soudain que certains libérateurs s'appellent Pol Pot.

 

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