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Le jour où nous mourrons ensemble

03/08/2016 10:31 EDT | Actualisé 03/08/2016 10:31 EDT

La vie est un long fleuve. Pas tranquille, mais un long fleuve tout de même, et la régularité du courant nous endort le plus souvent. On attend une promotion, la fin de semaine, l'attention d'une femme, que le petit fasse ses nuits. On attend un emploi, une publication, les vacances d'été, la coupe Stanley. On attend quelque chose qui nous fera nous sentir mieux.

J'ignore pourquoi, mais on s'imagine tous vivre jusqu'à quatre-vingt ans...

Pendant qu'on fait le souper, qu'on va danser, qu'on écoule les heures au boulot, toutefois, certains de nos congénères ne visent pas le long terme. Ils évoluent dans un monde que nous imaginons tellement loin, et si peu relié à notre quotidien qu'il est facile d'en nier l'existence. Le même phénomène qui vous fait regarder un reportage sur une tuerie au Kenya avant d'aller souper. Ce n'est pas de la mauvaise volonté, ni un manque de sensibilité, mais c'est loin. Vous n'y connaissez personne, et la petite dernière a encore chopé la gastro. Vous vous inquiétez plus qu'elle ne la refile à sa sœur que vous ne vous en faites pour Jamal, et c'est bien normal.

Jamal n'a jamais pris un verre sur une terrasse. Pour commencer, il est musulman, et n'a jamais vu d'alcool avant vingt ans, mais c'est de peu d'importance. La version de l'islam qu'on lui a inculquée est si loin des enseignements du Prophète qu'on ne peut plus vraiment parler de religion. Jamal, lui, n'en sait rien, et ne le croirait pas même si on le lui disait. Jamal ne s'assoira jamais ni dans une voiture sport, ni dans un cinéma, mais ça lui est égal.

Il vivait seul, orphelin, dans un petit village perdu, et désormais, il a des amis, un chef et un but dans l'existence. Il voyage, même si c'est toujours pour les affaires. On lui a trouvé des compétences. Il mange à sa faim. Il ne rêve même pas, en fait, du paradis promis aux martyrs, même s'il ne reculerait pas. Pour lui, le paradis est déjà là, si on compare sa situation à sa vie d'avant.

Jamal a mon âge. Nous sommes nés le même jour. Le jour où j'ai obtenu mon diplôme de l'école secondaire, il a tué pour la première fois, et s'est aperçu que ça ne lui faisait ni chaud ni froid. Il sait, techniquement, que c'est mal, mais le mal est partout autour de lui.

Ses nouveaux protecteurs, en fait, lui ont appris que la planète est peuplée en majorité de gens qui méritent de mourir. Il ne le savait pas, mais vu les conditions déplorables dans lesquelles il a passé ses quinze premières années, il est bien prêt à le croire. Un jour, on lui a montré une télévision. CNN. Il a vu comment vivaient ses ennemis. Nous. Le luxe dans lequel nous nous roulions, en continuant de nous plaindre.

Jamal n'est pas un mauvais bougre, mais ça lui a mis le feu au cul, disons...

Quand j'ai lâché le cégep, Jamal se traînait à plat ventre dans un camp d'entraînement, quelque part en Afrique. À sa grande surprise, il était doué. Pour Jamal, se démarquer de la masse, c'était du jamais vu. Pour la première fois de sa vie, des gens lui faisaient confiance. Pour la première fois de sa vie, il se faisait confiance...

Jamal s'est révélé être un meneur d'hommes. Au moment où j'ai publié mon premier roman, il dirigeait sa propre cellule terroriste depuis huit ans, et était déjà responsable de plusieurs attentats. Vous savez, ceux couverts en une minute, aux nouvelles, et dont vous vous désintéressez en apprenant où ils ont eu lieu... Des dizaines de personnes y ont trouvé la mort. Jamal n'a jamais été un génie, mais c'est un excellent exécutant, qui sait tirer le meilleur de ses hommes. Il suffit de lui pointer une cible.

Alors que je tente encore une fois de m'adapter à un nouveau boulot, Jamal se trouve au cœur d'une restructuration complète des forces parmi lesquelles il combat. Il ne comprend pas toujours les subtilités des alliances entre les gouvernements provisoires et corrompus et leurs propres unités, mais du moment qu'il demeure quelqu'un pour lui désigner une cible, il continuera de charger.

Un de ces quatre matins, peut-être demain, Jamal et trois de ses potes vont simplement réussir à passer nos frontières.

Ils n'avaient jamais vraiment eu de nom, malgré de vagues affiliations avec Al-Qaïda, mais désormais, sa cellule fait partie de l'État islamique. Jamal s'en balance un brin. La politique n'a jamais été son rayon. Comme le disait McQueen, son rayon, c'est le plomb.

Il n'a compris qu'une chose, de toutes ces alliances : ils en ressortent plus fort. Leurs amis politiques prennent le pouvoir dans certains pays agités, et bientôt, la destruction de leurs ennemis, à grande échelle, sera possible.

Je vous rappelle que l'ennemi, c'est nous...

Pendant que des gouvernements possédant des arsenaux monstrueux sont sur le point de tomber sous la coupe de l'État islamique, nous continuons simplement notre petit bonhomme de chemin. Vous aviez prévu quoi, aujourd'hui?

Je demande, parce que Jamal, lui, suit actuellement un séminaire de trois jours en Suisse sur la bombe nucléaire, donné dans une suite d'un hôtel de Genève par un scientifique iranien qui a été retourné. Vous le verriez, dans son costume Yves Saint Laurent... Il n'a plus du tout l'air du berger qu'il était le jour où j'ai bu ma première bière...

Oubliez Hollywood. Il n'y aura pas de missiles, ni d'avertissements. Pierre Bruneau n'aura pas le temps de faire un bulletin spécial pour annoncer la fin du monde. Un de ces quatre matins, peut-être demain, Jamal et trois de ses potes vont simplement réussir à passer nos frontières en gruyère, avec autre chose dans leur valise qu'un flingue.

Nous serons tranquillement assis au centre-ville, à boire un verre, quand Jamal va regarder sa montre, pour être sûr que la bombe de Montréal explose bien en même temps que celles de New York, d'Ottawa, de Washington et de Los Angeles.

Il va ensuite s'asseoir près de la valise, alors que de l'autre côté de la rue, je serai installé au soleil à lire un livre.

Et pendant les dernières secondes de nos vies, avant que la ville ne soit rayée de la carte, nous serons détendus, exactement sur la même longueur d'ondes...

Jamal, naturellement, est un personnage fictif. Le problème, c'est que l'homme existe vraiment, quelque part. En plusieurs exemplaires, avec la même haine, le même fanatisme et le même besoin de se prouver.

Je profite de chaque journée. Car je ne sais rien de l'homme qui boit de l'Evian à la table d'à côté, au café...

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